Julien Grès est un journaliste beIN SPORTS France. Avec John Ferreira, sur une proposition du footballeur désormais Damien Perquis, ils ont réalisés le documentaire Silence, je tombe… afin de mettre en lumière la dépression chez les footballeurs professionnels. Publié en avril 2022 et visionné plus de 40.000 fois, le documentaire est l’un des rares sujets à propos la dépression chez les sportifs. Nous avons échangé avec le journaliste.

Julien Grès

Comment l’idée de ce reportage germe-t-elle ?

L’idée vient de Damien Perquis. Il travaille avec nous et est aussi devenu un ami. Nous parlons beaucoup et un jour il m’a fait comprendre qu’il avait envie et besoin de parler. Il devait revenir sur cet épisode. Il nous a demandé si le sujet pouvait être étudié. Je savais que la dépression dans le football existait. On avait de rares exemples de joueurs, des exceptions, dont on avait plus ou moins entendu parler. Je lui ai répondu qu’on pouvait en faire quelque chose. Pour concrétiser le projet, il fallait raconter une histoire.

Parler de la dépression d’un footballeur, c’est pénétrer au plus profond de son intimité. Comment réalise-t-on un tel sujet ?

On a mis très peu de musique, très peu de voix off dans le reportage, afin de retranscrire les témoignages d’une manière la plus brute possible. C’est une thématique tellement intime qu’on a voulu le rendre la plus authentique possible.

On a essayé de comprendre quelles pouvaient être les différentes histoires des joueurs. Dans le reportage, Patrick Guillou a sa propre histoire. Damien Perquis à sa propre histoire. Robert Pirès a sa propre histoire. Yoan Cardinale a sa propre historie. Elles sont incomparables, car elles ont des origines différentes, des évolutions différentes. Au final, heureusement, aujourd’hui ils s’en sont tous sortis. On ne voulait pas entendre de « lui il s’en est mieux sorti que d’autres ». Le propos, c’est que leur dépression est la conséquence de la même chose.

Ce soir quatre footballeurs qui ont accepté de prendre la parole sur ce sujet là…

Pour le sportif de haut niveau, mettre en avant ses faiblesses, c’est prendre le risque de perdre sa place. Nous avons cherché des histoires touchantes. La dépression pouvait venir de n’importe qui, à cause de n’importe quoi. Elle peut surgir à tout moment d’une carrière. Nous avons voulu le montrer. Le message, c’est que la dépression peut toucher tout le monde. Venir à n’importe quel âge et peu importe la réussite qu’on a pu avoir dans notre carrière.

Robert Pirès, c’est suite à l’arrêt de sa carrière. Damien Perquis suite à une blessure. Patrick Guillou suite à un problème dans son enfance et Yoan Cardinale perd sa place, se démobilise, perd confiance en lui. Ces histoires se complètent. Il y a 150, 250 autres possibilités qui peuvent amener une dépression dans le football. Ces histoires nous semblaient à la fois touchantes, convaincantes et différentes. Notre volonté était de mettre en avant ce fait-là (la dépression, ndlr), montrer qu’il y en a plus qu’on ne le croit, la dévoiler. Sans pour autant obliger les joueurs à en parler. 17 % des français annoncent souffrir de symptômes anxieux ou dépressifs. Ce chiffre monte à 38 % chez les footballeurs professionnels européens.

Quel accueil a reçu reportage ?

Comme le dit Robert Pirès, les commentaires « ce sont des footballeurs, de quoi ils se plaignent » existeront toujours. Maintenant, la quasi majorité des retours sont positifs. Chez les joueurs aussi. J’ai quelques connaissances dans les vestiaires qui m’ont appris que certains de leurs coéquipiers leur en avait parlé, ont évoqué des coups de mou, des périodes de moins bien qui s’avéraient être des états dépressifs. Avec John Ferreira (co-réalisateur du reportage), nous avons aussi reçu quelques messages de joueurs.

De par nos histoires personnelles, nous sommes aussi nombreux à avoir des proches atteints de ces symptômes, sujet à une anxiété importante. Ce n’était pas facile et pourtant ça a été une expérience enrichissante. Une fois le reportage terminé, même au bureau, on sentait un engouement de la part des collègues de la rédaction. Ils étaient curieux et impatient d’en voir le contenu. Nous avons finalisé le reportage au moment où d’autres médias commençaient à aborder la santé mentale. C’est un sujet qui allait faire écho. Quand le service communication de beIN a commencé à envoyer des teasers, nous avons reçu beaucoup de retours positifs de personnes voulant le voir, comprendre la démarche. C’est un sujet qui touche tout le monde, même ceux qui ne s’intéressent pas forcément au football. Ce n’est pas un simple résultat sportif, ni un documentaire sur une équipe.

Tu dis que ce n’était pas toujours évident.

On a pas tout mis dans le doc, il a fallu faires des choix. On a des témoignages très forts, des joueurs qui pleurent, qui nous confient des choses difficiles. Il faut être capable d’écouter, d’entendre, ête capable de réagir et de mener l’interview. On est humains, pas des robots. C’était aussi un contrat moral, Damien et Patrick sont des collègues, des amis, ils nous ont livré des choses que nous nous attendions pas à entendre, qu’on était pas prêt à entendre. Il a fallu l’ingurgiter, il a fallu ne pas juger, essayer de comprendre. Ces joueurs nous ont confié des émotions, des moments de leur vie importants, qui pour eux ont un impact important, pour leurs proches aussi. Il fallait bâtit un sujet fidèle, sans dénaturer leurs propos. C’était compliqué à faire. Chacun devait être fier du résultat. Ils se sont dévoilés/ livrés, il faut être à la hauteur.

Difficulté de ce dévoiler. À quoi fais-tu allusion ?

L’équipe a essuyé des refus de joueurs qui n’ont pas voulu parler. Les commentaires d’agents disaient que ces joueurs ne trouveraient pas de nouveau club. Il existe la crainte de perdre sa place dans l’équipe, être jugé trop faible par l’entraîneur et pas à la hauteur. L’entraîneur, qui est là pour gagner, peut avoir une analyse très froide de la situation psychologique de ses joueurs. Pourtant, je pense que le courage, c’est être capable d’en parler. Aujourd’hui, tous m’ont dit que si c’était à refaire, ils le referaient.

Accepterait-on qu’un travailleur se suicide à cause de ses conditions de travail ? Je ne suis pas sûr. C’est pareil pour les footballeurs, et leurs revenus ne rentrent pas en compte. Or, au-delà d’être un documentaire sur la santé mentale des footballeurs, c’est un documentaire sur la santé mentale tout court. Les intérêts de ces témoignages servent une cause commune. Il est important de faire connaître, de faire comprendre la dépression, et faire savoir qu’elle touche indifféremment de la profession.

À LIRE – Redécouvrez notre dossier complet sur la santé mentale dans le football

Aller voir un psychologue tout au long de sa vie devrait être banalisé. Il aide à gérer ses émotions, comprendre qui on est, quelle est notre place dans cette société. Parce que, des fois, c’est un peu compliqué. Ça permet de nous donner les clés, avoir confiance en soi, apprendre comment aborder une situation. La santé mentale n’est pas suffisamment mise en avant. Le problème de la société, c’est que c’est mal vu. On va chez le psy en passant par la porte de derrière, en partant vite dans sa voiture, sans trop l’avouer. On va chez le médecin quand on a un rhume, pour voir si tout va bien. Pourquoi ne pas prendre autant soin de sa santé mentale que de sa santé physique ?

Retrouvez le reportage Silence, je tombe… réalisé par Julien Grès et John Ferreira.


Alexandre Bonnot

Fier représentant du grand Olympique de Marseille. Je mouille ma plume avec mes larmes... Je sillonne les matches de district le dimanche midi histoire de faire passer le temps.

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