Zizek Belkebla est journaliste pour Canal + et commente les matches de National depuis de nombreuses années. Dans la lignée de notre article sorti il y a quelques jours sur l’entraîneur de Concarneau, nous avons échangé avec lui sur le championnat de National, le travail de ce même Stéphane Le Mignan et l’importance de la gestion des émotions dans le football.

« Quel regard portes-tu sur la saison passée de Concarneau ?

Concarneau n’est pas une surprise. On a tendance à penser que c’est le budget qui fait l’équipe. Ce n’est pas mon avis. Le travail de Concarneau en est la preuve. Aujourd’hui, [Stéphane] Le Mignan confirme le travail du club des dernières saisons. Le football est compliqué, on ne peut pas toujours réussir. Quelques fois, l’échec peut permettre à des équipes de se structurer, d’apprendre encore et de franchir un cap. On a vu des équipes monter rapidement et subir des complications par la suite, financières, organisationnelles, structurelles, de stade. Concarneau, c’est d’abord le travail d’un président, d’une région aussi et ils méritent leur accession en Ligue 2. Pour les Bretons, comme pour Olivier Frapolli à Laval d’ailleurs, ça va être une saison compliquée. Sans stade qui plus est. Cette saison doit être impérativement réussie pour envisager une stabilité. C’est tout de même un autre niveau. Pas forcément tactique, mais dans l’engagement.

L’échec permet parfois de se structurer, nous dis-tu. Ceux de Concarneau ont été formateurs ?

C’est d’abord re-partir avec une colonne vertébrale. Le rôle de Le Mignan là-dedans a été prépondérant. Il a su convaincre des joueurs socles, prêts à partir avec lui. Certains avaient des contacts, mais sont restés, pour le projet. Et pourtant, on sait que perdre un an dans la carrière de footballeur, ce n’est pas facile. C’est un premier exploit.

Il a aussi fait un travail sur lui-même, gérer ses émotions par exemple. C’est parfois difficile pour un entraîneur, on l’a vu la saison dernière (2021/2022) de tempérer, de contrôler ses nerfs. Il fallait accepter cette nouvelle non-accession, qui s’est jouée sur le tard. Ensuite, il avait sûrement des assurances du président, afin de lui permettre de franchir un cap : faire revenir El Khoumisti, garder Boutrah et Rabillard…

La gestion des émotions est aussi importante pour un entraîneur que pour les joueurs ?

Entraîner est éprouvant nerveusement, parce qu’on ne peut pas agir. Alors, la manière d’agir sur les joueurs, c’est d’être serein et déterminé. Tout en leur montrant une confiance absolue. Et malgré tout, nous sommes humains. C’est possible d’avoir un moment d’énervement, de faiblesse. Des mots qui dépassent notre pensée. Des critiques faites aux joueurs, mais dont on aurait dû s’y prendre autrement, a posteriori. La gestion des émotions, c’est parfois savoir ne pas parler trop vite, multiplier des entretiens individuels, trouver des ressources, des leviers individuels. Car chaque joueur est différent. Les footballeurs sont à peu près tous égocentrés, égoïstes. Les mots de l’entraîneur sont capitaux. Ce sont ceux-là qui apaisent des maux, des souffrances. Dans le métier d’entraîneur, aujourd’hui, celui qui n’a pas compris qu’on a affaire à des humains, il n’ira pas loin.

Cette gestion doit tout de même laisser une certaine libertés aux joueurs…

Récemment (en fin de saison dernière, ndlr), on a vu De Bruyne s’embrouiller avec son entraîneur. Il n’a pas dit à Guardiola de se taire, mais presque. C’est important que les joueurs se sentent en sécurité. Sinon, ils ont peur, ils ressentent la pression plus intensément. Hormis chez les très très grands joueurs, bien sûr. Si Kevin De Bruyne s’est permis de faire cette remarque à Guardiola, c’est qu’il estimait que ce n’était pas nécessaire, à ce moment-là du match, de faire cette critique, de lui dire qu’il devait faire la passe.

Et ça arrive dans tous les vestiaires ! Il faut que les joueurs, surtout à ces postes clés, se sentent prêts à tout tenter, parce qu’ils ont cet éclat, cette lumière prête à jaillir. Donc, on ne fait pas les mêmes critiques aux joueurs selon leurs postes et leur statut. Quand on va voir un match, on veut aussi vivre des émotions.

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En tant que spectateurs, on ne veut pas que tout soit réglé à la minute, à la seconde. Quelques fois, on veut voir des joueurs qui font fi la tactique. La réinvente. Tous les chemins de passes ne doivent pas toujours être réglés comme ci, comme ça. Si des joueurs comme Bernardo Silva ou Kevin De Bruyne ont senti un coup, on ne doit pas les brider. Moi quand je commente, j’aime voir des joueurs qui tentent des choses qui n’étaient pas prévues.

La beauté de ce sport ce sont aussi ces joueurs qui sortent des sentiers battus. Tu as des joueurs qui vont dessiner une œuvre d’art imprévue, c’est magnifique. Il faut aussi laisser de la liberté aux joueurs capables de la donner. Ils savent très bien quoi faire comment le faire. S’ils ne font pas une passe, c’est qu’ils savaient très bien qu’au centième, au millimètre près, c’est que ça n’a pas jailli dans leur esprit, qu’ils ont pensé à autre chose.

Peux-tu définir le jeu de Concarneau ?

Le Mignan connait très bien Gourcuff, c’est un disciple de Lorient. Il joue beaucoup en triangle, où chaque joueur est interchangeable. Ils ont tous les mêmes profils. (Gope-Fenepej, Camblan, Mannai, Urie, Boutrah, Rabillard l’an passé, Isaac Matondo et Chabli cette saison, ndlr). À partir du milieu de terrain, les joueurs sur les côtés peuvent rentrer à l’intérieur et sont toujours en perpétuel mouvement. Ça leur permet de garder le pied sur le ballon. En National, ils avaient le monopole du jeu, un jeu de possession avec des circuits de passe bien définis et c’était super intéressant de voir le football pratiqué par Concarneau. On sentait qu’il y avait d’abord du plaisir pour eux et par conséquent, ils en donnaient aussi. Au public, aux amoureux du football. Leur jeu me rappelle le football des années 80. Aujourd’hui, c’est le système qui fait le football et à l’époque, c’étaient les joueurs qui faisaient le système. Il y a une différence notable.

Les joueurs dépendent beaucoup du système. Il y a beaucoup de joueurs formatés. Quand on le fait reculer, déplacer un peu vers l’intérieur, le joueur perd ses repères. Avant, c’était un, des joueurs qui faisaient l’équipe. Il nous manque des joueurs patrons au milieu de terrain, par lequel le ballon transitait systématiquement. Aujourd’hui, il y a deux, trois joueurs par lesquels le jeu peut se produire. Le système de Le Mignan est plus important que les individualités. On sentait que son 4-3-3, il y tenait beaucoup, il était important pour lui, qu’il voulait se projeter très vite vers l’avant après une possession, aller trouver les diagonales ou l’intérieur, avec Boutrah qui décrochait et venait mettre un peu le feu…

L’accession à la Ligue 2 ne leur a pas empêché de perdre certains cadres du vestiaire. Sera-ce handicapant de renouveler l’effectif ?

Il va falloir repartir avec une bonne dizaine de recrues. Mais ce qu’on fait les autres équipes lorsqu’elles ont accédé à la Ligue 2. Si la base est bonne, peut-être y aurait-il de quoi faire. Il faudra d’abord partir sur deux ou trois postes clés. Sylla et Paro peuvent franchir un palier, plus que Jannez qui a une longue carrière derrière lui et qui aura un rôle plus important dans le vestiaire que sur le terrain. Sur les côtés, c’est trop petit à mon goût, par rapport au niveau Ligue 2, d’un point de vue concurrence aussi. Le chantier est d’abord en défense. Laval avait voulu garder la défense de National qui avait permis la montée et après, c’était vraiment très compliqué. Beaucoup d’occasions, beaucoup de buts. S’il y a des moyens, il faudra prendre un joueur avec une grosse expérience de Ligue 2.

Tu as pu croiser Stéphane le Mignan a plusieurs reprises. Qu’est-ce qui se dégage chez lui ?

C’est un entraîneur d’intuition. J’ai commenté l’avant-dernier match de la saison dernière face à Bourg-en-Bresse, quand Rabillard met le lob en toute fin de match. J’ai dit que la décision la plus importante de la saison était celle que prendrait Le Mignan. Il fait sortir Amine Boutrah et Fahd El Khoumisti, et fait rentrer Antoine Rabillard. Il a compris qu’à ce moment précis, ses deux tauliers n’allaient pas lui donner ce dont il avait besoin, pour ce match-là, à cet instant-là. Et contre Orléans, le scénario est le même. À nouveau, Rabillard entre en fin de match et marque dans la foulée. Ces buts de Rabillard, ce sont les buts de la montée

Les échos que j’ai, c’est que c’est un entraîneur qui sait parler, qui a le discours qui va avec le football qu’il veut prôner. C’est un entraîneur intelligent, je crois que je l’ai mis deux saisons de suite entraîneur de National. Quelqu’un de passionné, qui fait son travail avec peu de moyen et beaucoup d’envie. C’est clairement un entraîneur de Ligue 2. Je vois des clubs qui prennent de très bons entraîneurs portugais, espagnols et je pense que lui a totalement sa place dans les choix des dirigeants de Ligue 2.

Cette dernière saison de National était d’ailleurs particulièrement intense.

C’était une saison passionnante, sans ventre mou. Ce championnat avec six descentes et deux montées a fait qu’il n’y avait pas de milieu de tableau. Chaque équipe était sous pression, tout le temps. Toutes les équipes vont traverser le désert à un moment et les grandes équipes sont celles qui trouveront la sortie le plus rapidement. Concarneau fait partie de ces équipes à avoir connu une période compliquée, pendant l’hiver. C’était une saison dans un format complètement nouveau, toutes les équipes se sont renforcées pour jouer la montée, c’était merveilleux et ce sont les équipes avec le plus de moyens qui ont finalement subi la domination de Concarneau et Dunkerque.

Une saison fantastique, pleine de suspense et d’émotions, de la tension et de la nervosité. C’est aussi du à ce contexte particulier. En refaisant la même saison, rien ne nous dirait que le scénario serait le même. Parfois on ne comprend rien et tant mieux. Le mercato fera toute la diff. Ce n’est pas un jeu facile.

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Alexandre Bonnot

Fier représentant du grand Olympique de Marseille. Je mouille ma plume avec mes larmes... Je sillonne les matches de district le dimanche midi histoire de faire passer le temps.

1 commentaire

La méthode Le Mignan : un projet ambitieux à Concarneau - Fausse Touche · 02/09/2023 à 17:01

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