Alors que l’engouement autour de l’Euro 2025 en Suisse se manifeste à travers de grandes scènes de liesse partout en Europe – sauf peut-être en France -, un projet d’envergure se dessine en coulisses. Le Legacy, que nous avons pu aborder lors d’un premier article, est porté par l’Association suisse de football. À l’occasion du lancement du tournoi, nous avons échangé avec Alice Holzer, responsable de ce programme, qui vise à inscrire durablement l’héritage du football féminin suisse bien au-delà de cet événement. Nous avons également abordé l’inédite formation des speakerines pour animer les stades suisses.

Que représente l’opportunité d’organiser l’Euro à domicile pour le développement du football suisse ?
C’est une opportunité unique. C’est le plus grand tournoi qui n’a jamais été fait depuis 1954 en Suisse, hommes et femmes confondus, puisqu’en 2008 l’Euro était partagé avec l’Autriche. Unique, car l’UEFA a changé les critères de candidature pour 2029. En Suisse, avec les capacités que l’on a aujourd’hui, on n’aura plus l’opportunité d’avoir un tournoi d’une telle ampleur, ni pour les hommes, ni pour les femmes, ni pour les jeunes. C’est donc vraiment unique pour la Suisse, pour le football féminin et on dit qu’un tournoi d’une telle taille, cela propulse le sport d’environ dix ans. Et nous, on doit vraiment utiliser ce développement-là pour vraiment mettre en place un socle solide pour le football féminin suisse.
Le projet Legacy a été présenté il y a maintenant un an. Selon vous, était-il essentiel d’annoncer ce projet suffisamment en amont, afin de mobiliser les différents acteurs concernés et de poser les bases d’un travail collectif sur le long terme ?
2024, pour nous, a marqué un tournant important. Nous avons mis l’accent sur la stratégie de développement du football féminin. Pour que cette mise en œuvre soit réellement efficace, il était essentiel d’engager le dialogue avec l’ensemble des acteurs du paysage footballistique en Suisse, et de leur communiquer nos objectifs suffisamment tôt. Un an, ce n’est pas beaucoup, mais c’était crucial que tous comprennent qu’ils pouvaient jouer un rôle pour nous aider à atteindre ces objectifs. Ces derniers sont, entre guillemets, assez ambitieux, parce que nous voulons vraiment faire les choses du mieux possible avec ce projet.
C’est pourquoi nous utilisons souvent le mot héritage, ou legacy qui est un petit peu notre billet en or que nous tenons à deux mains. Il nous a ouvert toutes les portes nécessaires en 2024, pour initier les dialogues clés et poser les bases des discussions importantes. Aujourd’hui, à l’été 2025, nous voyons que ce travail a porté ses fruits : tous les acteurs ont compris que le football féminin est là pour durer. Et que, tous ensemble, nous devons désormais œuvrer pour consolider ses fondations.
Dans le cadre de la mise en place de votre projet, vous êtes vous inspirés d’autres initiatives menées à l’étranger ou dans d’autres disciplines sportives ?
Absolument. Par exemple, il y avait un héritage pour l’Euro 2022 en Angleterre qui s’appelait Inspired by England 2022. Très tôt, ils ont doublé, triplé, voire quadruplé leurs chiffres. Il faut dire que l’Angleterre est un pays avec une culture profondément ancrée dans le football et que les joueuses anglaises ont remporté le tournoi. Je pense que ça a pas mal aidé. Ils ont lancé de nombreux projets, cependant, notre projet d’héritage est encore plus grand. L’Angleterre s’est principalement concentrée sur le développement du football dans les villes hôtes. Or, pour que le football féminin se développe réellement, il ne suffit pas de se focaliser uniquement dans ces communes. Il faut penser nationalement, inclure toutes les régions, même celles qui ne sont pas directement concernées par l’Euro.
C’est un défi que nous avons pris très au sérieux, avec des actions concrètes, notamment dans des régions comme Fribourg ou Neuchâtel. Il est essentiel que le football féminin puisse aussi y grandir. Notre objectif principal était donc de construire une stratégie de développement du football féminin à l’échelle nationale.
Quels sont les grands objectifs que vous vous êtes fixés en matière de développement du football féminin, que ce soit sur le plan sportif, structurel ou social ?
Notre stratégie de développement du football féminin repose sur trois piliers essentiels : le football amateur, le football d’élite et l’impact social du football en dehors des terrains. Pour chacun de ces piliers, nous avons défini des objectifs concrets à atteindre d’ici 2027.
Concernant le football amateur, notre ambition est de doubler le nombre de licenciées entre début 2024 et fin 2027. Cela signifie passer de 40.000 à 80.000 joueuses en seulement quelques années. Mais pour soutenir cette croissance, il est également essentiel que le système autour des joueuses évolue. C’est pourquoi nous avons aussi pour objectif de doubler le nombre d’entraîneuses et d’arbitres féminines sur la même période.
Pour le football d’élite, nous avons mis l’accent sur la visibilité et l’engagement du public. L’un de nos objectifs est de doubler le nombre de suiveurs de l’Axa Women’s super league. Cela ne concerne pas uniquement la billetterie, mais englobe également le nombre de diffusions en streaming, la couverture médiatique et l’activité sur les réseaux sociaux. Dans ce même pilier, nous avons aussi un objectif à moyen et long terme : qualifier nos équipes nationales féminines U16, U17 et U18 pour les compétitions internationales. Nous espérons pouvoir atteindre cet objectif d’ici cinq, dix ou 15 ans. Notre ambition est de faire émerger une nouvelle génération de talents.
Le dernier pilier concerne l’impact social du football, au-delà des terrains. Ici, l’objectif est d’augmenter la présence des femmes dans les postes à responsabilité dans le foot, mais aussi autour du foot à l’image des politiciens ou d’influenceurs. Tout cela pour que l’on puisse aussi hors du terrain mettre en avant le foot féminin, même après l’Euro pour ne pas l’oublier.
Vous avez parlé aussi d’un doublement du nombre d’entraîneuses. Avez-vous mis en place des moyens pour améliorer la qualité du jeu et de l’encadrement ? Existe-t-il des formations spécifiques ou des dispositifs d’accompagnement pensés particulièrement pour les femmes souhaitant se lancer dans ce rôle ?
Oui et non. Nous ne travaillons pas directement sur le contenu technique des formations, car nous sommes actuellement en train de redéfinir ce que signifie réellement entraîner dans le football féminin. Il existe des différences de style et d’approche dans la manière dont une entraîneuse doit concevoir un entraînement. Certains thèmes, comme la prise en compte du cycle menstruel, nécessitent une attention particulière et une adaptation des méthodes.
Nous avons également compris qu’il était indispensable de créer des offres de formation spécifiquement destinées aux femmes. Jusqu’à récemment, en Suisse, les formations pour devenir entraîneur étaient principalement conçues pour les hommes. Très peu de femmes osaient s’inscrire. Il fallait un certain courage pour participer à des cours largement dominés par des hommes.
C’est pour cette raison que, dès 2024, nous avons lancé des formations exclusivement réservées aux femmes. Et les résultats sont là. Entre 2024 et 2025, nous avons formé autant d’entraîneuses qu’au cours des sept années précédentes. Pour nous, cela démontre clairement l’importance de proposer des formations pensées pour les femmes. Cela nous permet de poser les bases solides d’un système capable d’accompagner durablement le développement du football féminin.
Comment est financé concrètement ce projet de développement du football féminin ? Bénéficiez-vous de soutiens institutionnels ou publics, et dans quelle mesure les clubs, les associations régionales ou d’autres acteurs du football suisse participent-ils également à cet effort financier ?
Nous bénéficions d’une subvention publique de quinze millions de francs suisses, provenant de la Confédération. Cette enveloppe est répartie en trois volets. Cinq millions sont alloués aux transports publics pour les matches. Cinq millions sont destinés à la communication nationale et aux campagnes marketing, notamment en partenariat avec Suisse Tourisme. Enfin, cinq millions sont spécifiquement investis dans la promotion du football féminin.
Conformément à la Sportfördergesetzgebung, la loi suisse sur la promotion du sport, l’Association suisse de football a l’obligation de cofinancer les montants alloués par la Confédération. Autrement dit, si nous recevons cinq millions, nous devons y ajouter 5 millions de nos propres moyens. Ce financement double nous permet donc de disposer d’un budget de dix millions de francs. Il est entièrement dédié au développement du football féminin jusqu’à fin 2027.
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On verse une part significative de ce budget aux associations régionales, afin qu’elles puissent mettre en œuvre leurs propres stratégies d’héritage à l’échelle locale. Ce sont donc 13 associations régionales qui reçoivent un soutien financier adapté.
Par ailleurs, les clubs de l’AWSL reçoivent eux aussi un montant défini pour soutenir leurs initiatives de développement. Chaque région ayant ses spécificités, nous avons fait le choix de ne pas imposer une stratégie uniforme à l’échelle nationale. Par exemple, dans la région de Zurich, où l’on trouve déjà une forte densité de joueuses, l’accent est mis sur la formation d’entraîneuses. Dans le Tessin, le principal défi est lié à la dispersion géographique des clubs. Cela complique l’organisation des compétitions, notamment avec la région voisine du Valais. Et au bout du compte, toutes ces structures partagent l’objectif commun de faire progresser le football féminin.
En France, après la Coupe du Monde 2019, l’impact sur le football féminin a surtout été quantitatif. Les retombées qualitatives sont restées limitées et l’encadrement des joueuses, les infrastructures ou encore le dialogue entre la fédération et les clubs n’a jamais connu d’essor. Est-ce une problématique que vous avez identifiée ?
Nous ne sommes pas en capacité de savoir ce qu’il va se passer post-Euro. Néanmoins, j’ai confiance en l’après 28 juillet. Je suis convaincue qu’un grand nombre de jeunes filles viendront frapper à la porte des clubs. Pour le moment, la contrainte principale, c’est le manque d’infrastructures pour accueillir toutes ces nouvelles joueuses. C’est pourquoi nous avons beaucoup échangé avec les acteurs clés du secteur.
Du côté politique, nous travaillons actuellement sur un guide dédié aux infrastructures, conçu pour offrir des solutions à court terme, plutôt que de miser sur la création de nouveaux terrains d’ici quinze ans. L’idée, c’est aussi de réfléchir à ce que l’on peut mettre en place dès demain. Par exemple, comment pourrait-on commencer à s’entraîner avec quatre équipes sur le même terrain pour faire face à la montée du nombre de licenciées ?
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L’ASF est l’acteur qui est là pour soutenir tout le monde : les clubs de l’Axa Women’s super league ou les associations régionales. Nous devons assumer la gestion de cette vague, en nous positionnant clairement en tant que pilote national de cette transition. Ensuite, ce sera à moi, mon équipe et à l’ASF de travailler main dans la main avec les associations pour faire avancer les choses. Je suis déjà très enthousiaste car cette coopération est d’ores et déjà au cœur de notre stratégie. Nous connaissons certains des défis à venir, mais surtout, nous mettons déjà en avant les solutions.
Nous ne sommes évidemment ni la France, ni l’Angleterre. Malgré tout, ce que nous venons de vivre à Berne donne énormément d’espoir. Cela nous donnait des frissons. Nous avions presque les larmes aux yeux en voyant toutes ces petites filles habillées en rouge et blanc avec des rêves plein la tête. Pour elles, c’est maintenant normal que le football féminin remplisse des stades de 30.000 personnes. Ce que nous avons vu il y a deux jours, c’était exactement l’euphorie que nous rêvions d’avoir. Et maintenant j’espère que le tournoi va finir avec cette high note là. Si c’est le cas, alors il ne fait aucun doute : les filles commenceront à jouer au football.
Pouvez-vous nous raconter quand et comment est née l’idée de former des speakerines pour l’ensemble des matchs de l’Euro, une initiative totalement inédite dans l’histoire de cette compétition ? Par ailleurs, qu’est-ce qui vous a convaincu d’intégrer ce rôle plutôt niche au cœur du programme ?
Cette initiative est née d’une idée proposée par Robin Fritshi, une speakerine. Elle est venue nous voir et nous a dit quelque chose de très juste. « En Suisse, il n’y a actuellement que deux speakerines. Seulement deux voix féminines qui animent le football à ce stades là ». Donc, nous nous sommes demandées si c’était pas une bonne idée de donner plus de place aux voix féminines pour l’Euro. Et c’est vrai que c’était un tout petit détail, mais un détail qui manquait cruellement.
Nous avons donc lancé une formation spécifique pour des speakerines. Notre objectif à court terme est de faire de l’Euro 2025 le premier grand tournoi féminin animé exclusivement par des voix féminines. Et franchement, c’est incroyable. Les retours ont été extrêmement positifs. J’ai eu la chance d’être présente dans presque tous les stades. Je les ai quasiment toutes entendues et elles ont fait un travail formidable. Elles se sont entraînées pendant deux mois et demi, avec beaucoup de sérieux et de passion.
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Mais ce n’est pas uniquement que ça. L’idée, c’est qu’on entende davantage de voix féminines dans l’AWSL, en NLBW, mais aussi dans le football masculin. On veut normaliser le fait que des femmes puissent occuper ces rôles sur tous les terrains. Qu’elles puissent participer autant au foot féminin que masculin. Notre démarche a déjà inspiré d’autres disciplines. On a reçu des demandes venant de l’athlétisme, du basketball… Vraisemblablement, c’est vraiment quelque chose qui a clairement manqué en Suisse.
Je pense que cette démarche représente bien l’héritage que l’on veut laisser. C’est bien d’avoir plus de joueuses, c’est bien d’avoir plus d’entraîneuses, mais il faut aussi penser à tout ce qui se passe autour des terrains. Quand on pense plus loin, qu’est-ce qui va attirer plus de femmes, plus de jeunes filles ? Ce sont aussi ces détails, cette présence féminine élargie qui forment la big picture.
Cette formation débouche-t-elle sur la délivrance d’un diplôme officiel ? Est-ce que d’autres formations sont prévues pour la suite ?
Elles vont effectivement recevoir un diplôme officiel de l’ASF. Cependant, ça sera seulement à la fin du tournoi, car l’Euro représente un peu le dernier défi de leur formation. Pour nous, à l’ASF, c’est une grande fierté d’avoir 15 speakerines formées, prêtes à prendre la parole dans les stades. On aimerait lancer une deuxième vague de formation. Lors de notre premier appel à candidatures, on avait reçu énormément de réponses sous forme de mémos vocaux. La sélection s’était faite principalement sur la base de la voix. Aujourd’hui, avec cette première génération de speakerines, nous souhaitons poursuivre l’élan en formant d’autres femmes. Il nous faut poser un socle solide, créer cette normalité où il devient tout simplement habituel d’entendre des voix féminines résonner dans les stades.
Selon vous, en quoi une voix féminine dans le stade de l’Euro peut-elle être un symbole et un modèle pour les plus jeunes et les moins jeunes ? Sara Dubler, une des speakerines de l’Euro, avec qui nous avons échangé, a expliqué vouloir inspirer à sa manière d’autres personnes à s’engager dans le sport. Quand bien même elles ne venaient pas du terrain.
Clairement, l’inspiration des femmes dans le sport, c’est notre graal. Ce n’est pas seulement l’équipe nationale qui joue sur le terrain. Dans les villes hôtes, il y a aussi des femmes qui sont aux commandes. Elles assurent la gestion du tournoi, organisent les événements dans les stades, pilotent toute la logistique. C’est à nouveau une manière d’inspirer la nouvelle génération. Il faut montrer que les femmes ont leur place à tous les niveaux du sport. Je suis à 100 % derrière Sara, qui a parfaitement compris son rôle de speakerine.
Où verrons-nous évoluer ces speakerines formées pour l’Euro dans les prochaines années ?
L’idée, pendant la formation, c’était de leur offrir un maximum de pratique à travers du shadowing. Elles sont parties sur le terrain avec le Lausanne sport, le FC Sion, l’équipe nationale aux côtés de speakers renommés. Nous possédons également des liens solides avec plusieurs clubs de l’AWSL pour leur offrir des opportunités d’animer des matches. Nous sommes en contact avec la Swiss football league (SFL), ce qui nous permettra de les mettre sur le marché. Après, ce n’est pas à nous de leur attribuer un poste. Une fois formées, elles sont prêtes à décrocher des missions, dans le football féminin ou masculin, dans d’autres disciplines.
L’objectif est vraiment d’entendre davantage de voix féminines dans le sport en général. Il ne faut pas s’arrêter aux 15 premières. En plus, la demande des médias pour les speakerines augmente. Il est temps d’en finir avec seulement deux speakerines en activité.
Pour conclure, auriez-vous un dernier mot ?
J’ai regardé les images du cortège, et franchement, ça m’a donné des frissons. C’est exactement la vision que nous avions en tête. La voir se réaliser, c’est extrêmement fort. Maintenant, il faut continuer à soutenir le football féminin, à aller voir des matches de l’Axa Women’s super league. C’est à la société entière de donner une vraie chance à ce sport, de lui offrir la place qu’il mérite. Aujourd’hui, c’est magnifique de voir ce que l’Euro provoque, mais ce n’est que le début. À nous tous de faire en sorte que cela dure et d’offrir une chance à ce football féminin.
Nous remercions Alice Holzer pour sa disponibilité.
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