À l’issue de la saison 2024-2025, le Racing Club de Strasbourg entend à nouveau les sirènes de l’Europe, 6 ans après sa dernière campagne européenne. Grâce à une 7ème place décrochée en Ligue 1 et une victoire du PSG, en Coupe de France, face à Reims (3-0), les Alsaciens disputeront les barrages de la Ligue Conférence, les 21 et 28 août prochains.

Cependant, la saison de Strasbourg laisse un sentiment paradoxal parmi ses supporters. Si les résultats sportifs peuvent susciter un certain optimisme, l’ombre de BlueCo, le propriétaire américain, plane sur l’identité et l’avenir du club, provoquant une confrontation grandissante entre le club et la base de supporters qui se sent dépossédée de son héritage.

Au cours de la saison passée, les principaux groupes de supporters Ultra Boys 90, Kop Ciel et Blanc, la fédération des supporters du Racing Club de Strasbourg Alsace, les Grizzly Blues ainsi que la Pariser Section (groupe de supporters du RCSA en région parisienne) ont fait la grève des encouragements lors des quinze premières minutes de chaque match à la Meinau.

Pour les Ultra Boys 90 (UB90), l’amour pour le Racing persiste, mais il est teinté d’amertume. Maxime, leur porte-parole et vice-président, exprime clairement ce sentiment en visant directement BlueCo, le consortium d’investisseurs qui a racheté le club alsacien en juin 2023 et ainsi le système de la multipropriété. « Notre combat, c’est la protection de l’institution du Racing Club de Strasbourg. Notre club n’est plus indépendant. Il dépend d’un groupe financier. Aujourd’hui, beaucoup de nos membres prennent moins de plaisir que par le passé. »

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Il avoue être inquiet pour la suite et ce n’est pas le seul. Cette émotion authentique quasiment en perdition dans les tribunes, Kévin, porte-parole du Kop Ciel et Blanc la ressent aussi. « Je ne vais pas spécialement parler de sportif, car on a un goût amer. Au stade, beaucoup de supporters ressentaient plus d’émotions durant les périodes sombres (entre 2011 et 2017, lorsque le club est passé de la N2 à la L1, ndlr). On vivait les choses de façon plus intense. On s’exaltait devant un Strasbourg – Carquefou. Désormais, on joue les places européennes, ce n’est pas rien. Mais on lutte toujours pour notre survie car cette fois-ci, on est en train de perdre notre identité. »

L’âme locale incarnée autrefois par des joueurs comme Dimitri Liénard, Anthony Gonçalves ou Jérémy Grimm, porte-drapeaux du club, est jugée absente aujourd’hui. De vives banderoles « BLUECO OUT », le silence volontaire des ultras et des lettres ouvertes au président Marc Keller témoignent d’un rejet symbolique du club tourné vers l’étranger. Cette perte d’identité a une explication. Le Racing est désormais un actif financier global, au service d’un projet international, dépourvu de son passé populaire et de sa logique de proximité. Le club n’apparaît plus comme une équipe locale porteuse d’histoire.

L’arrivée et l’influence croissante de BlueCo sont au cœur des préoccupations des supporters. La composition du conseil d’administration de BlueCo Alsace, société propriétaire du club, l’illustre. Elle compte cinq membres, dont Marc Keller (président du club) et deux directeurs sportifs de Chelsea. Pour les Ultras, cette présence envahissante témoigne d’un manque d’indépendance criant pour le Racing, transformant le club en une simple composante d’un consortium international. Pour Maxime des UB90, Marc Keller n’a plus la main.

Il nous a trahis. Il y a une dizaine d’années, il nous a parlé de ‘club différent’. Désormais, le Racing est devenu un club banal, car le football moderne tend vers la multipropriété.

Kévin, porte-parole du Kop Ciel et Blanc

Selon le porte-parole des UB90, Strasbourg a connu plus de 70 arrivées et départs sur les trois mercatos récents. Pour mettre ce chiffre en perspective, le club ne dépassait pas 30 à 40 mouvements en moyenne sur trois mercatos avant l’arrivée de BlueCo. Il assène : « les joueurs transitent ici six mois à un an avant d’aller à Chelsea. C’est vrai, les joueurs sont très, très bons. Je prends même plaisir à regarder les matches. Mais il y a un tel turnover que tu as l’impression d’être dans une agence d’intérim ou une société d’import-export. On n’a plus le temps de s’attacher aux joueurs. »

Ce bond massif traduit une instabilité inédite et une restructuration radicale de l’effectif. Une valse des effectifs qui interroge sur la stratégie sportive et la construction d’une équipe sur le long terme.

Sous l’égide de BlueCo, de nombreux joueurs sont arrivés ou partis via Chelsea. Plusieurs jeunes talents ont transité vers Strasbourg :

  • Andrey Santos, prêté par Chelsea au Racing le 01/02/2024 et de retour de prêt à Chelsea depuis le 31/05/2025, vice-capitaine du RCS.
  • Diego Moreira, prêté puis acheté (5 ans, environ 8 M €), devenu titulaire sous Liam Rosenior, l’entraîneur strasbourgeois ;
  • Mamadou Sarr, prêté après son transfert de Chelsea (environ 12 M €), figure centrale de la défense ;
  • Mathis Amougou (environ 15 M €, transfert direct de Chelsea à Strasbourg), revendu peu après ou prêté à d’autres clubs ;
  • Ishé Samuels‑Smith, récemment acquis pour environ 7,5 M € sur cinq ans ;
  • D’autres prêts comme Kendry Páez (prêt imminent), ou Mike Penders.

Ces mouvements sont dénoncés comme des « loyers internes » entre clubs BlueCo. Les supporters parlent d’une politique U21 imposée, favorisant les jeunes prêts de Chelsea, au détriment de l’équilibre sportif et de l’ancrage local. Ils évoquent une stratégie de feeder club, alimentant Chelsea en talents, plutôt que de construire une équipe stable à Strasbourg.

La rencontre organisée entre les Ultra Boys 90 et Behdad Eghbali, responsable de BlueCo à Strasbourg, fut brève et peu concluante. Dix minutes d’échanges ont suffi pour renforcer les doutes des supporters quant aux motivations profondes des propriétaires. L’objectif serait-il purement financier plutôt que sportif ? Cette interrogation légitime nourrit la méfiance et la crainte d’un désintérêt futur en cas de moindres retours financiers.

Maxime exprime une vive inquiétude pour l’avenir du club. Les propriétaires n’ont pas clairement énoncé leurs objectifs, laissant planer un voile d’incertitude. Que se passera-t-il si d’autres clubs rejoignent le consortium multi-propriétaire ? Et si le soutien financier venait à diminuer, laissant le club face à des dettes ? Ces questions restent sans réponse, amplifient l’angoisse des supporters pour la pérennité et l’identité de leur Racing.

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La dualité entre la réussite sportive potentielle sous l’ère BlueCo et la confrontation des supporters est flagrante. Si l’apport financier peut garantir une certaine compétitivité, il semble se faire au prix d’une aliénation de l’identité du club et d’une distance grandissante avec sa base populaire. Pour tous les groupes de supporters, le défi est de continuer à soutenir leur équipe tout en luttant pour que le Racing Club de Strasbourg ne perde pas son âme dans la mondialisation du football.

L’avenir dira si cette confrontation mènera à un dialogue constructif ou à une rupture définitive entre le club et ceux qui l’ont toujours porté dans leur cœur. Pour l’heure, rendez-vous les 21 et 28 août, pour avoir la lumière sur le destin européen des joueurs strasbourgeois, qui pourront, malgré tout, compter sur le soutien indéfectible de tout le peuple alsacien.


Désiré Camara

Grand amoureux du football, j'aime échanger et raconter des histoires autour de ce sport roi, avec passion, émotion, expertise ainsi qu'une pointe d'humour. Footballistiquement vôtre.

3 commentaires

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