Alors que l’Europe est ces dernières années gangrénée par la multipropriété et toutes ses dérives, le Japon était plutôt épargné par ces grands groupes occidentaux. Seul les Yokohama F.Marinos étaient concernés, puisque 20 % du club du Sud de Tokyo appartient au City Group ; les 80 % restant étant détenus par Nissan. Des parts suffisantes pour promouvoir des coachs australiens incompétents à la tête des Marinos, mais insuffisantes pour véritablement changer l’identité du club.

Red Bull Omiya

Néanmoins, cet été, une bombe médiatique explose : l’arrivée du groupe Red Bull à la tête d’Omiya Ardija. Bien qu’initialement considérée comme un canular, cette rumeur s’est avérée réelle. Ce rachat a divisé les foules. Il permet de sauver sportivement et économiquement un club apprécié. Mais à quel prix ?

Durant toute son existence, le club d’Omiya a été lié à l’entreprise NTT (Nippon Telegraph and Telephone). C’est en effet cette dernière qui l’a créé, pour ses employés, en 1968. Le NTT Soccer Club demeure pendant longtemps un club de seconde zone, écrasé localement par le Mitsubishi Heavy Industries, ancêtre d’Urawa Red Diamonds. NTT investit peu, et ne se préoccupe que trop peu de son équipe. C’est à la fin de la décennie 1980 que le NTTSC émerge enfin véritablement. Il intègre la Japan Football League lors de sa création en 1993. La JFL est à l’époque l’antichambre de la J1 League.

L’âge d’or du club, devenu Omiya Ardija, a lieu dans les années 2000 et 2010. Ces deux décennies sont marquées par des derbies houleux face à Urawa et par une cinquième place au classement en 2016, meilleur résultat de l’histoire d’Ardija. L’équipe ne remporte pas un seul trophée majeur, mais les Écureuils gagnent leur place dans le cœur des fans de JLeague, notamment grâce à la bonne ambiance et au dévouement des supporters. Il est notamment très apprécié par la communauté coréenne du Kanto.

Mais à la fin de la dernière décennie, le club commence en chuter. Relégué à l’issue de la saison 2017, Omiya n’est plus jamais remonté en J1 League. Et ce malgré des investissements qui creusent toujours plus ses finances. NTT investit alors moins. La chute sportive continue. Sauvé de justesse en 2022, Omiya s’effondre en 2023, et descend en J3, la troisième division, pour la première fois de son histoire moderne. Ces quelques années avant la relégation en J3 ont été très tendues, entre des supporters lassés de voir l’état de leur club, et des propriétaires qui enchaînent les mauvaises décisions et les recrutements chaotiques. Ils tentent aussi de faire taire les protestations, notamment sur les réseaux sociaux.

L’attaquant norvégien Ibba Laajab, symbole des mercatos ratés. Il arrive en 2020, alors sur un fort déclin. Bilan : quatre buts en un an et demi. (SoccerDigest)

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Les fans reprochent beaucoup à NTT, une des entreprises les plus riches du pays, de peu investir dans le club. Surtout à partir de 2020, année où l’équipe féminine est créée, et où le budget de l’équipe masculine est donc fortement réduit. Les propriétaires, à cette période, investissent aussi de grosses sommes dans un sport gagnant de plus en plus en popularité au Japon : le rugby. Pour économiser le moindre centime, le club est géré par des administrateurs financiers et des banquiers, sans aucune connaissance dans le football, qui catalysent la chute sportive.

Malgré une saison 2024 parfaite, où Omiya a survolé la J3 League, l’état financier du club n’a pas évolué. Il fallait vendre pour NTT. Se débarrasser de leur enfant, devenu bien trop gros et contraignant. C’est alors que Red Bull, désireux de s’implanter au Japon, saisit l’occasion. Mais ce rachat peut être dangereux pour l’avenir d’Omiya.

Le groupe Red Bull investit dans le football depuis des décennies. Plusieurs clubs en Europe font partie de cette « galaxie », avec le RB Salzburg et le FC Liefering en Autriche. Ou le RB Leipzig en Allemagne. Il dispose aussi d’antennes en Amérique, avec notamment des clubs à New York et Sao Paulo. Bien qu’éthiquement questionnable, ce groupe est reconnu pour son travail. Ses clubs ont toujours eu un lien avec le Japon. Ils figurent parmi les premiers à scouter en JLeague et à faire confiance à des coaches japonais. Cependant, le groupe Red Bull a la fâcheuse tendance d’aseptiser et d’effacer l’histoire et l’identité des clubs qu’il rachète.

Or, Omiya est un club avec une véritable identité. Locale tout d’abord, puisque la rivalité avec Urawa est celle de deux anciennes villes opposées économiquement et politiquement. Mais aussi par ses symboles : la couleur orange, et surtout l’écureuil. Le nom du club, « Ardija » est une déformation de l’espagnol « Ardilla », qui signifie « écureuil ». C’est donc avec effroi que les fans ont accueilli le nouveau logo, calqué sur les autres écussons du groupe Red Bull. L’écureuil a disparu. Il ne reste du orange qu’un petit liseré discret. Ce changement de logo était là pour rappeler au monde du football que Red Bull n’a aucun remord à trahir l’identité d’un club, même âgé de plus de cinquante ans.

Le terrible changement de logo d’Omiya avec l’arrivée de Red Bull (J.League France)

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Un changement de nom était également craint. Il a finalement eu lieu, mais de manière légère. Administrativement, Omiya Ardija est devenu RB Omiya Ardija. Comme pour Leipzig, RB ne veut rien dire. Au Japon, il est interdit pour un club professionnel d’avoir le nom d’une marque. Le Taureau Rouge a donc de nouveau contourné cette règle.

Enfin, le plus gros risque de ce rachat était une délocalisation. Omiya est un arrondissement d’une ville de la banlieue de Tokyo, dans une des pires préfectures du pays selon les japonais. Red Bull aurait pu déplacer le club dans la capitale, et l’inclure dans son nom, ce qui aurait été plus vendeur. C’est ce qu’avait fait le Verdy Kawasaki en 2001, se renommant Tokyo Verdy dans l’espoir d’imposer sa marque à l’international. Finalement, les nouveaux actionnaires d’Omiya semblent vouloir rester. Ils profitent d’un fort bassin de population très mal exploité ; la majorité des grands clubs formateurs du Kanto étant situés au Sud et à l’Est de Tokyo.

La formation, justement, sera normalement au centre du projet Red Bull à Omiya. C’est le point fort de la « galaxie » avec de nombreux jeunes joueurs révélés dans ses différents clubs. C’était le cas d’un certain Takumi Minamino à Salzburg entre 2015 et 2020.

L’implantation de Red Bull dans un pays qui doit compter plus que jamais sur ses futures générations peut être bénéfique pour l’avenir de la sélection. Omiya pourrait aussi tisser des partenariats avec certaines universités du Kanto comme Todai, Tsukuba ou Ryutsu Keizai. Elles sont très à la pointe dans les méthodes et les outils de formation et de post-formation. Mais voir ce groupe s’installer au cœur de la formation nippone a aussi des risques.

Tout d’abord, il pourrait amplifier l’exode des joueurs japonais. Ils sont de plus en plus nombreux à quitter les clubs locaux pour l’aventure européenne, et de plus en plus tôt. Si Red Bull s’attache les services des grands espoirs nippons, il est possible qu’ils rejoignent l’Europe sans jamais mettre un pied sur un terrain de J1. Cela affaiblirait encore plus un championnat qui n’arrive plus à progresser et qui est à l’agonie économiquement.

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Ensuite, le déséquilibre économique pourrait s’amplifier. Il est déjà présent, avec des clubs plus riches que d’autres. Mais les écarts de budgets sont bien moindres qu’en Ligue 1 ou en Liga par exemple. Pour rester compétitifs, certains clubs essaieraient d’investir davantage un argent qu’ils n’ont pas. Surtout que les instances footballistiques du championnat ont récemment rehaussé les plafonds salariaux pour les jeunes joueurs. Cela entraînera une course à la pépite plus intense. Et mettra les clubs encore plus en difficulté.

Selon des études des universités de Sheffield Hallam et de Portsmouth, entre cinquante et soixante-quinze pourcent des clubs professionnels du pays sont déjà endettés. En étant encore plus pessimistes, l’arrivée de Red Bull pourrait inciter d’autres grands groupes à venir acheter des clubs japonais au bord du précipice. Le City Group pourrait essayer de racheter Yokohama F.Marinos. Et BlueCo ou Ineos pourraient tenter le marché.

Tout cela soulève beaucoup d’interrogations sur l’évolution et l’avenir du football japonais de club. Seul l’avenir confirmera ou non les craintes des amoureux de la JLeague. Le rachat d’Omiya Ardija par Red Bull divise beaucoup les fans. La perte d’identité attriste les romantiques. Mais certains supporters voient ça comme un nouveau départ, une opportunité de retrouver l’élite du sakkaa. Après des années de descente aux Enfers, à être la risée du football nippon, le club trouve un projet stable. Il peut avancer sereinement sans risque de banqueroute. L’équipe féminine devrait profiter aussi de ces capitaux pour se structurer davantage.


Merci à Musashi, supporter d’Omiya de longue date, pour son aide.


killianbesson

Bonjour, je m'appelle Killian/キリアン/किलियन et je suis fan de football asiatique, surtout japonais et singapourien. Je suis aussi passionné de géopolitique et de gastronomie, et scout amateur. Je supporte le Vissel Kobe en D1 japonais pour le meilleur et surtout pour le pire.

2 commentaires

Paris FC, vers un changement de dimension ? - Fausse Touche · 23/11/2024 à 17:03

[…] À LIRE – Le rachat de Omiya par Red Bull, un dangereux projet pour le football japonais ? […]

Malgré un froid glacial, la J-League chamboule son calendrier et se calque sur l'Europe - Fausse Touche · 04/04/2026 à 14:23

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