Alors que les premiers coups de sifflets ont retenti sur les rectangles verts de Doha, d’autres, plus acides, plus assourdissants, retentissaient déjà, ont retenti, et retentiront encore, tout au long des quatres semaines de compétition organisées par la FIFA.

Tour d’horizon (non politique) des enjeux de la Coupe du Monde 2022
Si l’équipe nationale qatari s’est qualifiée pour sa première Coupe du Monde après le controversé dépouillement des urnes il y a de cela 12 ans, elle n’a pas su être à la hauteur de l’évènement qu’organise en ce moment le pays. Dépassés, incapables d’imprimer leur rythme face à des équatoriens qui ont pourtant clairement joué à leur main après une ouverture du score précoce, les rouges et blancs ont eu la désagréable vision d’observer le flot de supporters locaux quittant déjà les tribunes à l’heure de jeu. Ils ne verront pas la (timide) réaction de leurs protégés sous l’impulsion de l’élégant Aziz notamment, qui auront essayé jusqu’à la fin, de mettre en danger les coéquipiers d’Ener Valencia, auteur d’un doublé.
Si la ferveur d’un stade, et l’intérêt pour le football ne peuvent s’inventer, le premier quart d’heure, avec un niveau de jeu plus qu’inquiétant, et l’abandon de leur siège par les supporters locaux ferait presque figure d’un premier échec pour l’émirat, et pourtant… Et pourtant, si cela ne restait qu’au sportif… Comment occulter le contexte, comment passer sous silence, ou tout du moins au second plan, les « à coté » du terrain, qui auraient pu paraître futiles, s’ils ne remettaient pas en cause des droits fondamentaux ?
C’est bien le tour de force que tente en ce moment là FIFA
Tout cela remet évidemment en cause la question de l’attribution. Elle semble évidemment terriblement lointaine au moment de l’écriture de ces lignes. « Chaque pays doit pouvoir organiser une Coupe du Monde, y compris la Corée du Nord« , déclarait très récemment Gianni Infantino. Se sentira-t-il coréen du nord un jour ?
De manière pragmatique et purement factuelle, comment donner tort à cette déclaration ? Comment condamner une volonté d’intégration, de réunion, de partage et même d’apaisement, autour du sport qui rassemble le monde entier ? Il faudrait encore, en fait, que cette déclaration et cette volonté affichée, soit cohérente avec le reste des prises de positions et des actions menées et promues par la FIFA, actions suivies et poursuivies par l’UEFA au niveau européen. Égalité des droits, lutte contre les inégalités en tout genre et lutte contre le racisme et l’homophobie, voilà les chevaux de bataille des dernières actions de lutte sociales et sociétaires promues par les instances. Gianni Infantino lui-même s’exprimait en août au Brésil sur ces sujets, et a encore effectué une déclaration de soutien et d’inclusion à l’occasion de l’ouverture du mondial.
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Alors, comment, avec ces initiatives, accepter d’attribuer, et de disputer un mondial dans un pays qui n’accorde que très peu de considération à l’égalité des droits entre les sexes, et encore moins à ceux des personnes LGBT+ ? Il y a les mœurs, il y a la liberté de religion, encore plus lorsque l’on s’invite dans un pays étranger, et l’on se doit de s’y tenir, ou du moins de ne pas s’en plaindre, ou encore d’arriver dans le pays en connaissance de cause. Seulement, ces principes ne relèvent pas des mœurs, et ne doivent pas relever de la religion en 2022. L’islam, en l’occurrence religion très majoritaire au Qatar, est une religion d’inclusion et de respect de l’autre, qui devrait donc voir d’un bon œil une évolution vers des droits fondamentaux pour tous et toutes. Aucun obstacle, alors, à une évolution des mœurs, pour ce mondial du moins.
One Love ?
Certes, les responsables politiques ont changé entre 2010 et 2022. Nombreux sont ceux qui ont appuyé et voté l’attribution au Qatar, au dépens des Etats-Unis ou encore du Japon, qui n’exercent plus de mandat, exercent un autre poste, ou ont tout simplement quitté la vie politique. Pour cela, comme pour l’enjeu climatique de ce mondial, il ne faut pas « politiser le sport« , -pour reprendre la formule de notre Président de la République- dans son instant. Il est trop tard pour tirer la sonnette d’alarme. Toute l’organisation est déjà prête. La machine est lancée depuis très, trop longtemps. Il est trop tard pour entamer une démarche d’ouverture du pays hôte, et il est trop tard pour alerter sur la funeste construction des enceintes qui sont, pour 4 semaines, des lieux de fête, et ont quitté leur état de cimetière humain…
Oui, ce n’est pas à 2022 de réparer les erreurs de 2010, cette mission aurait dû incomber à 2011, 2012, voire 2013. Il aurait fallu ne pas attribuer, plutôt que de crier au loup une fois qu’il a déjà ravagé les trois quarts de la bergerie…
Apathie politique en terre de la FIFA
Seulement, d’autres actions posent problème. Celles-ci concernent bel et bien notre année, notre époque, notre avenir, et le monde que nous voulons voir et avoir pour les prochaines années et décennies. Le sport, et donc le football, ne sont pas des instruments de changement politique dans leurs aspects institutionnels et gouvernementaux. En revanche, ils sont de formidables vecteurs de messages, d’ouverture et d’alerte. Lorsque la censure n’est pas…
Si ce mondial ne doit pas avoir pour objectif de faire changer les mœurs qataris de manière directe et sur le long terme (cela doit être l’affaire d’une politique nationale et éventuellement internationale sur la base d’une coopération), il doit en revanche pouvoir promouvoir l’ouverture et la tolérance, lorsqu’il accueille le monde entier.
Dès lors, la tolérance doit s’afficher dans les deux sens. Les droits des travailleurs migrants dénués de passeports, travaillant dans des conditions abominables, et un certain nombre d’entre eux jusqu’à la mort, ne doivent pas être occultés, et leur mémoire doit être honorée, pour que jamais plus cela n’arrive. Lorsque l’on accueille le monde, l’on s’ouvre à lui, et l’on doit donc s’ouvrir à ses mœurs, ainsi qu’à ses droits.
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La polémique rend parfois sourd et aveugle. Elle est blessante. Détourner l’oreille ainsi que le regard est parfois une manière d’y échapper. C’est l’impression que laissent les dirigeants de la FIFA, dans leur action face aux initiatives. Lorsqu’une sélection joue un match avec des travailleurs des chantiers des stades, la fédération américaine de football y voit un message d’ouverture, de soutien et d’espoir, la FIFA y voit une condamnation. Lorsque le logo de cette même fédération passe des couleurs nationales au drapeau arc-en-ciel, la fédération américaine y voit un message de soutien, d’ouverture et de promotion, la FIFA y voit une provocation et une condamnation.
Lorsque le mot “Love” est banni par la FIFA (avant de faire machine arrière), au point de faire retirer le deuxième maillot de la sélection belge, qui l’arborait sur l’encolure, ou encore de refuser l’entrée à des supporters portant un simple bob couleur arc-en-ciel, ce n’est pas une mesure préventive, c’est une censure arbitraire, violente et injustifiée.
Si l’attitude de répression vis-à-vis de ces différentes actions est de préoccupation capitale, certaines autres actions témoignent de l’absurdité de la politique menée par la FIFA, et du mépris de classe dont ses dirigeants font preuve. Pas d’alcool dans les tribunes “pour des raisons de sécurité”, mais l’on peut difficilement croire que les loges VIP ne servent pas de boissons alcoolisées, utilisation de la climatisation, au point de donner froid aux spectateurs, alors que les journalistes sur place rapportent avoir “presque froid” avec le vent naturel qui rafraîchit un ressenti déjà largement supportable d’une température (27 degrés) qui l’est tout autant lors de Qatar-Equateur…
Interrogations sur le boycott de cette Coupe du Monde, par Orient XXI
Le revirement des déclarations du président de la FIFA interrogent aussi. Exit le message de soutien. D’un message de soutien et d’ouverture adressé au monde entier, demandant un cessez-le-feu en Ukraine (après avoir organisé une Coupe du Monde en Russie) pour laisser place à la réunion que permet le football, soutenant l’ensemble des communautés, dont celles qui luttent pour leur reconnaissance et leurs droits partout dans le monde, il est rapidement passé à des mesures restrictives et de censure qui sont actuellement mises en place. La cohérence entre le message voulu par l’institution qu’il préside, le message attendu d’un mondial de football, et le message réellement délivré par ce mondial et tout son contexte est donc très loin d’être optimale.
Si ce contexte délétère mis en place par la FIFA, et nuancé de manière regrettable par certains journalistes présents sur place -le gouvernement qatari va s’abstenir de montrer aux journalistes l’étendue du désastre humain- fait figure d’une certaine exception dans l’histoire de la Coupe du Monde, il n’est évidemment pas accepté de manière unanime, très loin de là.
Des prises de position en dilettante
Si les problèmes qui entourent la FIFA peuvent être nombreux, ce sont surtout le manque d’opposition à cette politique et ces mesures, qui peut caractériser les acteurs. Si la FIFA a trouvé la parade au port du brassard en soutien à la communauté LGBT+, sanctionnant l’action d’un carton jaune très handicaptant sportivement, les fédérations ont reculé devant la menace d’amendes, ne prenant aucune initiative d’ouverture ou de soutien. Certaines déclarations de ces mêmes acteurs peuvent s’avérer très préoccupantes. D’un oeil français, les déclarations de Noël le Graët, soutenues en écho par Hugo Lloris, capitaine de l’équipe de France, peuvent paraître consternantes pour le pays des droits de l’Homme.
“J’ai mon opinion personnelle, et elle se rapproche de celle du président. Quand on accueille des étrangers, on aime qu’ils s’adaptent à notre culture”, pour évoquer le fait que le non port du brassard signifiait une adaptation à la culture qatarie. L’homophobie n’est pas une culture. Comme évoqué ci-dessus, les droits fondamentaux ne se discutent pas, et la volonté de ce brassard est d’abord une volonté d’ouverture et de sensibilisation. Seulement, encore une fois, la FIFA agit dans une censure aveugle et sourde. La volonté n’est pas le compromis, mais l’accord total avec la volonté du pays hôte, qui a évidemment de grands intérêts en commun avec l’instance et des intérêts présents dans de nombreux pays, dont la France, ce qui pourrait aussi expliquer une certaine réticence à agir, même pour un “simple” message.
L’interview de Hugo Lloris censurée par la FFF
En prenant en compte cet environnement, il convient donc de signaler que tout n’est pas uniforme. L’ancienne joueuse d’Arsenal Alex Scott arbore le brassard polémique lors de la couverture télévisée d’Angleterre-Iran. Elle se substitue à Harry Kane, contraint de renoncer sous peine d’handicaper sa rencontre avant même le premier ballon touché. Le courage politique est aussi à mettre à l’actif de la sélection iranienne, qui a refusé de chanter son hymne national en soutien aux manifestants contre le régime autoritaire de la République Islamique d’Iran, qui manifestent depuis deux mois après la mort d’une jeune femme, tuée par le régime après un voile mal porté. Son nom a d’ailleurs été brandi dans les tribunes de Doha.
Au Qatar, ce geste est donc encore plus fort, et à la symbolique d’autant plus résonnante. La célébration de Jack Grealish, la photo d’avant-match de la Mannschaft avant d’entrer en lice face au Japon ou encore l’action des supporters japonais présents lors de Qatar-Equateur, qui ont nettoyé le stade et donc évidemment sensibilisé face à l’importance d’être vigilant sur nôtre mode de vie, mettent en évidence le fait qu’un message peut-être passé, et que les volontés de tolérance, d’acceptation et de vivre ensemble trouveront toujours leur chemin face à la volonté de censure des instances.
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Si des actions (que l’on aurait pu espérer de plus grande envergure) sont (et peuvent encore être) menées, il ne faut en aucun cas oublier de quoi est fait ce mondial, et les agissements de la FIFA, totalement contraires à ce qu’elle est censée promouvoir.
Les efforts doivent toujours être en faveur des luttes cristallisées par ce dernier. L’attribution récente des J.O d’hiver à l’Arabie Saoudite montre le chemin qui reste encore à parcourir dans les divers enjeux, et au premier rang desquels l’enjeux climatique.
Et si l’on regarde vers la prochaine édition pour y trouver un motif d’amélioration, la perspective d’une compétition à 48 équipes (l’on peut dès lors prévoir une polémique) sur trois pays différents hante d’ors et déjà nos pensées, alors que la lutte contre le dérèglement climatique est (et doit toujours être) une préoccupation d’ordre mondial… démonstration, une fois de plus, de la déconnexion de la réalité dont fait preuve la FIFA, en soutenant ces initiatives.
Si le football reprend ses droits légitimes pour quatre semaines, cette parenthèse aura bien du mal à faire oublier les nombreuses controverses qui occupent tous les plans de la compétition, et la mémoire du vainqueur aura bien du mal à concurrencer celle d’une fête du football à qui l’on aura retiré une grande part de son essence, et, malheureusement, de sa ferveur.
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