Ancienne joueuse de football au Liban, Assile Toufaily enrichit sa thèse en France depuis 2021. Elle s’interroge sur la socialisation des joueuses dans les centres de formation en France et dans les académies au Liban, en prenant en compte le poids de la famille, de la religion, du centre, en portant une attention particulière à la domination masculine dans le football féminin.

assile toufaily femmes football

Des entretiens menés dans le cadre de son travail de recherche à son podcast The Super Subs, des terrains libanais aux vestiaires de OL Féminin, Assile Toufaily nous évoque le fruit de son travail et les enjeux auxquels est confronté le football féminin.

« Assile Toufaily. Ton travail de thèse t’amène à réfléchir sur la socialisation des joueuses : quelles peuvent-être les charges mentales spécifiquement ressenties lorsqu’on est une footballeuse professionnelle ?

Ces dernières années, que ce soit en France ou au Liban, les pressions qui pèsent sur les épaules des joueuses ne sont plus les mêmes que celles qui nous ont longtemps gouverné. Quand je jouais au football, le plus grand souci était de faire face à la société. Les joueuses devaient convaincre la société. Lui faire comprendre qu’elles voulaient, et pouvaient, jouer au football. Ces poids, de la société et de la religion, ont beaucoup évolué. Actuellement, les joueuses sont beaucoup plus libres. Leurs parents comprennent que le football est un sport qui peut aussi être pratiqué par les filles. Il n’est pas ce sport viril qui retire à la femme sa féminité.

En France, la charge la plus importante est désormais la pression d’une procédure très sélective au moment de signer professionnelle. Dans trois, quatre des plus grands centres de formations en France, parmi les 25 joueuses de chaque promotion, seules deux signent professionnelles. La pression s’est déplacée vers une charge mentale quotidienne. Maintenant que la pratique se structure, il faut faire ses preuves à chaque entraînement, à chaque exercice, à chaque match. Il faut aussi faire ses preuves à l’école. On s’est éloigné du côté religieux et sociétal, de l’emprise de la famille. S’il faut plutôt convaincre par la performance, les joueuses doivent aussi convaincre qu’elles méritent de gagner autant que les garçons, qu’elles méritent de jouer au plus haut niveau.

À LIRE SUR FAUSSE TOUCHE – Réseaux sociaux, la vague de haine

Au Liban, on joue pour le plaisir. La majorité des filles, vers l’âge de 20-22 ans, abandonnent. Elles mènent conjointement études et boulot. La vie active prend le dessus sur le football. Ici, les filles jouent leur carrière à l’âge de 18 ans. Elles jouent leur vie. Les joueuses sacrifient tout pour réussir et perdent parfois ce plaisir du jeu. Un jour, une fille m’a dit qu’elle avait arrêté le football car ces charges lui ont retiré le plaisir de jouer. Elle n’arrivait plus à s’amuser.

Parfois, en regardant le football féminin français, je me dis que dans quatre ou cinq saisons, le football féminin en Arabie saoudite ou au Liban pourra concurrencer la France. Notre retard est hallucinant. La France est en train de perdre toute son avance. Certaines joueuses pro sont payées 600 € par mois, la moitié d’un SMIC. Elles viennent tôt à l’entraînement, font les séances de kiné, vont à la salle de muscu, rentrent tard le soir. Elles vivent une vie de pro, à 600 €.

Les pressions exercées sur les femmes peuvent-elles drastiquement changer dans un sport régit par les hommes ?

Le problème, c’est qu’à chaque fois qu’une étude est menée sur le football féminin, la première conclusion tirée est toujours la même. Le football est un sport pratiqué par les hommes, pour les hommes, entre hommes. Ce phénomène persiste, il ne change pas. Les différents travaux rédigés par Christine Menneson, professeure des universités en sociologie et chercheuse en sciences sociales et politiques expliquent que c’est ainsi que les hommes contrôlent le football. C’est encore le cas aujourd’hui. À chacun des problèmes récents qui ont secoué les équipes de France, c’était le président de la Fédération qui gérait la situation. Le pouvoir est systématiquement entre les mains d’un homme. Les décisions sont prises selon le prisme d’un homme. Par conséquent, les priorités sont celles des hommes.

Dans beaucoup de clubs, la priorité est donnée aux équipes masculines. Les salles de musculation, les salles d’entraînements sont réservées prioritairement aux hommes. Si le coach de l’équipe masculine veut par exemple s’entraîner à la salle de sport à dix-huit heures, les filles doivent décaler leur séance pour laisser le terrain aux garçons. De nombreux chercheurs et chercheuses se questionnent sur ce concept de leadership. Selon eux, les changements doivent s’opérer de haut en bas. Du bas vers le haut, ça n’a rien donné, structurellement. L’augmentation du nombre de licenciées, l’ouverture des centres de formation pour les filles sont des initiatives limitées.

Le problème reste en place : c’est le nombre de dirigeants. On a pas assez de dirigeantes féminines. Dans un club, il y a 80 % d’hommes et 20 % de femmes, la décision sera toujours en faveur des garçons. Seule l’égalité entre les dirigeants et des dirigeantes aboutira sur l’égalité des intérêts.

Les footballeuses sont particulièrement sujettes aux blessures impliquant les ligaments croisés antérieurs du genou (faute, jusqu’alors, d’équipements, d’entraînements adaptés, entre autres). Des études récentes indiquent que le cycle menstruel aurait une influence sur cette blessure. Jouent-elles avec cette information en tête ?

L’état d’esprit est le même que chez les garçons. La perception de la blessure est propre à chaque joueuse et son historique de blessures. J’ai croisé une fille qui n’avait jamais souffert d’aucune blessure. Pour elle, la blessure ne lui fait pas peur. Pour d’autres joueuses, avec qui j’ai joué ou avec qui j’ai échangé pendant ma thèse, ce n’est pas le cas. Au contraire, un certain nombre de joueuses blessées aux ligaments croisées ont décidé d’arrêter le football. Et c’est là qu’intervient la différence avec les garçons. L’arrêt de la carrière va régulièrement de pairs avec la blessure pour bon nombre de joueuses. C’est une interruption sans retour à la pratique.

Je pense que c’est en partie à cause de ces moyens défaillants mis en œuvre pour revenir de blessure. Les équipements pour se rééduquer, récupérer de la meilleure des façons, puis pour se réathlétiser ne sont pas les mêmes que pour les garçons. Comment atteindre à nouveau son meilleur niveau sans avoir la possibilité de se reconstruire physiquement ? Le coût financier important est aussi un facteur. Mis à part les quelques grands clubs professionnelles, les équipes n’ont pas les moyens de prendre en charge les opérations, les frais médicaux. Si tu dois payer 30 000 $ comme pour mois au Liban, tu es emprisonnée avec le risque de rejouer, donc de te reblesser et de débourser à nouveau cette somme. C’est inenvisageable.

À découvrir – Le guide du mondial féminin, SoFoot

Aujourd’hui, toutes les études scientifiques ont été menées sur les garçons (dans son édition spéciale Mondial féminin de juillet 2023, SoFoot chiffre à 6 % le nombre d’articles scientifiques consacrés à l’études des joueuses). Alors, il n’existe pas d’informations ni de statistiques sur les footballeuses. C’est vraiment problème. Il sera plus difficile de s’en remettre. Cet été, pour la Coupe du monde, quatre des meilleures joueuses du monde seront absentes à cause de leurs ligaments croisés. Delphine Cascarino en France et Vivianne Miedema aux Pays-Bas. Et les deux anglaises Beth Mead et Leah Williamson. C’est une hécatombe.

Dans le sport féminin, il est quand même édifiant que les menstruations soient un sujet tabou, et une source d’angoisse pour certaines joueuses. Ce constat est aussi une preuve que le football féminin n’est pas suffisamment pris au sérieux ?

De mon expérience personnelle, lorsque je jouais au Liban, l’équipe était un peu divisée en deux catégories. D’un côté, les filles qui ont pu suivre une éducation universitaire et pour qui il était logique de parler de tout cela. D’un autre côté, mes amies des milieux plus populaires, qui n’avaient pas pu finir leur scolarité ou obtenir leur bac, le vivaient comme un véritable tabou. Un jour de match, si l’une d’entre elles avaient ses menstruations, elle n’osaient pas le dire. Elles jouaient le match, souffrantes, pour ne pas en parler. Encore moins quand le coach était un homme. Cette pudeur était une vraie barrière et aussi une vraie contrainte.

Chelsea a été le premier club à recruter une préparatrice physique spécialisée dans les menstruations. Elle adapte les séances d’entraînement des filles selon leurs cycles. Cette prise en compte de la biomécanique et l’utilisation de cette nouvelle datascience a vraiment impacté les performances de l’équipe. Il faut adapter la pratique du football à la femme. Le football féminin ne peut pas fonctionner comme chez les hommes, nous sommes trop différentes.

En t’écoutant, on a l’impression que le sujet est vraiment ambivalent. Que d’un côté, il y a beaucoup de progrès, et qu’en même temps ça n’avance pas…

Au Liban, j’avais toujours des problèmes avec ma fédé. J’étais celle qui demandait si nous avions des maillots, quand en aurions nous. Je fais du L et je portais du XXL. Nous portions le maillot des garçons. J’étais celle qui revendiquait et ça causait du tort à la fédération. Alors qu’elle recevait beaucoup d’argent de la FIFA ! Ce n’était qu’une question de (non) volonté. Les filles autour de moi me disait que c’était comme ça, que ça ne changerait jamais et que nous serions toujours à la deuxième place. Je leur répondais que non, c’était aussi à nous de changer. Mais pour elles, c’était mort tant qu’on serait toujours comparée aux garçons. Alors que nous avons aucun lien avec les hommes. Quelle idée de venir comparer Wendie Renard à Sergio Ramos ? Ce sont deux mondes différents.

L’historien du sport Thierry Terret dit que le football est le bastion de la masculinité. Le football masculin rappelle sans cesse que les femmes n’ont pas leur place dans le football. Les pays anglo-saxons sont en avance sur nous. Il n’y a pas longtemps, ma cousine se promenait en Angleterre. Elle est rentrée dans une librairie qui mettait en lumière tous les livres sur le sport féminin. Moi, je me baladais à Lyon et je n’ai même pas trouvé la biographie de Wendie Renard, icône de l’Olympique Lyonnais et joueuse la plus importante en EDF. Comment ensuite inciter les jeunes filles à jouer au football, et les hommes à changer leur mentalité ?

En plus de ça, les attentes autour des footballeuses sont beaucoup plus hautes.

Des filles comme Vivianne Miedema ou encore Camille Abily ont dit « ça fait des années que je dois doubler mes efforts. Si un mec donne 10 %, je dois donner 20 %. Et je serai quand même toujours critiquée ». Le combat des femmes n’est plus un combat sur le terrain. Il se joue à l’extérieur. J’échange régulièrement avec les joueuses sur cette notion de militantisme. Megan Rapinoe se mêle de la politique, des questions LGTB. En France, les joueuses parlent-elles de leur sexualité ? Défendent-elles le droit des hijabeuses ? Les jeunes joueuses répondent qu’elles ne préfèrent pas parler dessus. C’est la grande différence entre les joueuses françaises et les joueuses aux États-Unis, en Angleterre, en Espagne.

Au dernier Euro, en conférence de presse, lorsqu’un journaliste a demandé à Wendie Renard si les joueuses demanderaient une égalité salariale, elle a répondu qu’elles le feraient une fois qu’elles gagneraient un titre. En France, tu dois performer pour obtenir tes droits. Tu as l’obligation de prouver que tu mérites pour acquérir un droit. Un autre exemple m’a frappé, quand Wendie Renard, toujours elle, a annoncé se retirer de l’équipe de France. Lors de cette crise, en réaction au traitement des joueuses par la sélectionneuse Corinne Diacre, les seules françaises à s’être rangées à ses côtés étaient Diani, Katoto, Mbock et Moroni. Elle a reçu plus de soutiens de l’Angleterre ou de l’Espagne.

Le podcast The Super Subs, présenté par Assile Toufaily

En Espagne, près de quinze joueuses, dont Alexia Putellas, se sont opposées aux méthodes de travail du sélectionneur l’an passé. Au Canada, quand les joueuses ont revendiqué une hausse de salaire, toute l’équipe a refusé de se présenter à l’entraînement. À l’étranger, il existe cette culture de la défense des droits. Cette culture est absente en France. »

Merci à Assile Toufaily d’avoir pris le temps de répondre à nos questions.


Alexandre Bonnot

Fier représentant du grand Olympique de Marseille. Je mouille ma plume avec mes larmes... Je sillonne les matches de district le dimanche midi histoire de faire passer le temps.

12 commentaires

Coupe du Monde : pour l'Allemagne, cette fois-ci, c'est la bonne ? - Fausse Touche · 30/07/2023 à 11:22

[…] À LIRE – Pressions mentales dans le football féminin […]

L'histoire du premier match de football international féminin - Fausse Touche · 02/08/2023 à 17:00

[…] À LIRE – Un football féminin inadapté aux joueuses ? […]

Clémentine Deshayes : « La grossesse est bénéfique pour les footballeuses » - Fausse Touche · 12/08/2023 à 17:06

[…] À LIRE – Quand les menstruations sont synonyme une pression […]

2018, le premier Ballon d’Or féminin - Fausse Touche · 30/08/2023 à 17:18

[…] À LIRE – Une cause féminine statique dans un football construit par les hommes et pour les hommes […]

Jenny Perret : « Je veux que les femmes puissent se dire qu'elles peuvent jouer au football » - Fausse Touche · 09/09/2023 à 17:30

[…] À LIRE – « Assile Toufaily, les hommes rappelles sans cesse aux femmes qu’elles n’ont pas la pla… […]

Football féminin en France : entre déclin et inaction, l’heure est à la révolution - Fausse Touche · 12/11/2023 à 14:31

[…] À LIRE – Une charge mentale toujours bien trop lourdes pour les footballeuses […]

Je m'appelle Anne et j'ai été une petite fille footballeuse - Fausse Touche · 29/06/2024 à 17:03

[…] À LIRE – Le football est aussi une affaire de femmes. Rencontre avec Assile Toufaily […]

Discrédit, solitude… les femmes sur un terrain amateur, une légitimité questionnée - Fausse Touche · 13/07/2024 à 19:31

[…] À LIRE – Assile Toufaily « Les hommes rappelles sans cesse aux femmes que leur place n’est pas dans le… […]

Agressions sexuelles dans le football japonais, alerte rouge - Fausse Touche · 28/07/2024 à 21:44

[…] À LIRE – Les femmes considérées seront des femmes moins discriminées […]

« Son rêve était de devenir comme Cristiano Ronaldo » : touchée par une frappe israélienne, Céline Haidar est toujours dans le coma - Fausse Touche · 26/11/2024 à 13:37

[…] À LIRE – Assile Toufaily « Les hommes rappellent sans cesse aux femmes qu’elles n’ont pas leur place dan… […]

Mélina Boetti : « Jouer au football s'inscrit au même niveau que les luttes "mon corps, mon choix" » - Fausse Touche · 17/05/2025 à 17:32

[…] À LIRE SUR FAUSSE TOUCHE – Les footballeuses françaises, pas suffisamment politisées ? […]

Assile Toufaily, spécialiste du football féminin : « Il faut arrêter de prendre le foot féminin comme une cause de charité » - Fausse Touche · 01/04/2026 à 14:49

[…] Nous remercions Assile Toufaily pour sa disponibilité. Pour retrouver notre précédent échange avec Assile, c’est ici. […]

Laisser un commentaire

Emplacement de l’avatar

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *