Un 31 juillet 2022, tout Wembley s’embrasait. 87 000 personnes clamaient leur joie. Des joueuses britanniques portées en triomphe par leur peuple, après avoir décroché l’Euro féminin sur leur sol. C’était bien plus qu’un exploit, c’était un acte fondateur. Un petit peu plus de deux ans après, le football féminin anglais s’impose comme le modèle à suivre.

La première force de frappe, c’est son championnat : la Barclays Women’s super league. Lancée en 2011, elle a connu un changement d’échelle drastique, après être restée longtemps dans l’ombre de ces équivalents allemandes et françaises. La ligue anglaise est aujourd’hui la plus dynamique du continent.
La Women’s super league, une volonté de s’installer dans la durée
Depuis 2022, les chiffres s’envolent. La moyenne d’affluence de la WSL est passée de 1 923 spectateurs à 6 985 spectateurs cette saison 2024-2025. Certaines affiches attirent les foules à des niveaux dignes des plus grands événements sportifs. Le 23 mars 2024, le match entre Arsenal et Manchester United s’est disputé à l’Emirates devant plus de 60 000 personnes. C’est d’ailleurs le record d’affluence du championnat anglais féminin.
Outre Arsenal, d’autres clubs féminins anglais ne se contentent plus des stades secondaires. Everton a, par exemple, évité à l’antre mythique de Goodison Park d’éviter détruite, en devenant le stade officiel de son équipe féminine. Manchester United et Liverpool, elles, enchaînent les matches à Old Trafford et Anfield.
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Ces envolées ne sont pas dues au hasard. Elles sont le fruit d’une politique mise en place et menée par les différents acteurs du football, des clubs à la BBC et Sky Sports en passant par la FA. Depuis 2023, cette dernière a décidé de créer une structure indépendante pour piloter le championnat (Women’s professionnal league Ltd). Cette ligue vise une autonomie financière et structurelle, soutenue par un nouveau contrat TV passé entre la BBC et Sky Sports et estimé à 65 millions de livres pour les trois prochaines saisons.
Cependant, il existe encore des écarts avec ce qui peut se faire aux États-Unis. Le salaire moyen en WSL est de 47 000 livres en moyenne contre un salaire minimum proche des 50 000 dollars outre-Atlantique.
La sélection des Lionesses : locomotive du football féminin anglais
Sur le rectangle vert, la sélection anglaise, forte de son titre de championne d’Europe à domicile en 2022, a joué un rôle essentiel dans la crédibilité du football féminin en Angleterre. Enchaînant les grosses performances comme la finale du Mondial 2023, elles ont finalement confirmé qu’elles faisaient partie des plus grosses nations du football féminin.
L’ADN que Sarina Wiegman a donné à son équipe sied à merveille à l’identité anglaise. Avec intensité et rigueur, elle a réussi à emporter avec elle tout un pays qui n’a de cesse de supporter son équipe nationale. Plusieurs gros rendez-vous se sont joués à guichets fermés dans Wembley. Par exemple, la réception des USA avait rassemblé 78 348 supporters dans le stade. Même lors de rencontres moins prestigieuses, les supporters répondent présentes. Contre la Jamaïque, en 2024, plus de 25.000 spectateurs étaient présents à Wembley.
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Sur la scène continentale, le football féminin anglais prend d’ailleurs de plus en plus de place. Lors de l’Euro 2025, la WSL est représentée par plus de 74 joueuses parmi les nations participantes, soit environ une joueuse sur cinq sur l’ensemble des effectifs du tournoi. Ce chiffre représente une hausse de 30 % par rapport à la dernière édition.
Avec 14 internationales, Chelsea est le club avec le plus de joueuses sélectionnées, réparties dans sept nations différentes. Arsenal, Manchester, United et City, sont aussi bien représentés. Le championnat anglais est donc devenu un incubateur de talent, mais aussi un hub européen, qui peut rivaliser avec Lyon, le Barcelone ou le Bayern Munich.
Une politique éducative et universitaire structurante
La montée en puissance du football féminin anglais repose aussi sur un socle discret mais fondamental : son système éducatif et universitaire. Là où d’autres pays laissent les jeunes footballeuses naviguer entre sport amateur, précarité et isolement, le Royaume-Uni a tenté de bâtir un pont entre performance scolaire et ambition sportive.
Dès le début des années 2000, plusieurs universités britanniques ont intégré le football féminin dans leurs programmes de bourses sportives (sports scholarships), sur le modèle américain de la National collegiate athletic association. Des établissements comme Loughborough University, Durham, Birmingham ou Exeter ont professionnalisé leur encadrement technique, investi dans des installations de haut niveau et créé des partenariats directs avec les clubs de Women’s super league. Résultat : les jeunes joueuses britanniques peuvent aujourd’hui mener de front études supérieures et carrière de haut niveau, sans avoir à choisir entre les deux.
Selon une étude de la BUCS (British universities & colleges sport), près de 42 % des joueuses professionnelles en WSL sont passées par une structure universitaire, contre à peine 11 % en D1 Arkema en France. Ce chiffre traduit une spécificité : l’université est vue comme une étape, pas comme une alternative.
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Le programme FA Women’s high performance football centres, lancé en 2017, est une autre particularité. Il a permis à 12 universités anglaises de devenir de véritables pôles de formation labellisés par la fédération. Ce dispositif assure un suivi médical, nutritionnel et mental, avec des entraîneurs agréés UEFA A, et des infrastructures parfois supérieures à celles de clubs de Championship masculin.
Des joueuses emblématiques de l’équipe nationale, comme Lucy Bronze (ex-University of North Carolina puis Leeds Beckett), Leah Williamson (St Mary’s University) ou encore Georgia Stanway (Manchester Metropolitan) ont toutes bénéficié de ce système dual. En s’appuyant sur un maillage éducatif performant, le football féminin anglais a su élargir sa base de joueuses sans renier l’exigence.
Le poids des sponsors et des marques porte la Women’s super league
L’un des marqueurs les plus tangibles de la professionnalisation de la WSL réside dans la qualité et l’ampleur de son écosystème commercial. Contrairement à d’autres ligues européennes où le sponsoring féminin reste souvent marginal ou cosmétique, les marques en Angleterre ont fait le choix du sérieux, du long terme et du retour sur investissement.
Barclays est le sponsor titre de la WSL depuis 2019, avec un premier contrat à dix millions de livres sur trois saisons, prolongé en 2022 pour 30 millions de livres supplémentaires jusqu’en 2025. Ce partenariat est le plus important de l’histoire pour une ligue féminine européenne. Mais la banque britannique ne s’est pas arrêtée là. Elle sponsorise également les programmes de football féminin scolaire à travers l’initiative Barclays girls’ football school partnerships, touchant plus de 12 000 écoles primaires et secondaires.
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D’autres géants ont suivi. Visa est devenu partenaire de la sélection nationale féminine et de la FA, avec des activations dédiées exclusivement aux Lionesses. Nike, équipementier des équipes nationales, a intégré les maillots féminins dans toutes ses campagnes globales depuis 2021. EA Sports, avec FIFA 23 puis EA FC 24, a permis à la WSL d’apparaître officiellement dans le jeu, avec les visages modélisés des joueuses et un mode carrière féminin pour la première fois.
Ces engagements sont rentables : selon une étude de SportsPro Media, la visibilité des marques partenaires de la WSL a progressé de 61 % sur les réseaux sociaux entre 2022 et 2024, avec un taux d’engagement moyen supérieur à celui des clubs masculins de milieu de tableau. Le football féminin n’est pas un secteur à subventionner, mais un marché à conquérir.
La Women’s super league, un maillage de rôle-modèles puissants
En matière de visibilité, le Royaume-Uni a su capitaliser sur une génération dorée de joueuses qui ont su, une fois leur carrière terminée, occuper l’espace public avec impact. Cette génération, celle des Casey Stoney, Alex Scott, Fara Williams ou Rachel Yankey, n’a pas disparu des radars après ses exploits sur le terrain. Elle est devenue la vitrine, le moteur et la mémoire du football féminin anglais.
Alex Scott est probablement l’exemple le plus frappant. Depuis sa retraite sportive, elle est devenue la première femme à commenter un match masculin de Coupe du monde sur la BBC, la première analyste technique récurrente dans Match of the day et l’animatrice du magazine Football Focus. En 2023, elle a été classée parmi les 20 personnalités sportives les plus influentes au Royaume-Uni par le Times, aux côtés de Gareth Southgate ou Serena Williams.
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Casey Stoney, de son côté, a ouvert la voie à une génération d’entraîneuses. Ancienne capitaine des Lionesses, elle a été la première à diriger Manchester United women à sa création avant de rejoindre la NWSL aux États-Unis pour prendre en charge San Diego Wave. Là aussi, elle est devenue un symbole d’excellence managériale féminine.
La BBC et Sky Sports ont également misé sur ces figures : Fara Williams est devenue analyste technique sur la chaîne nationale, tandis que Rachel Brown-Finnis intervient sur BT Sport. Les anciennes joueuses ne sont pas des invitées d’un soir. Elles sont désormais des voix expertes, des références, des figures d’autorité (ou du moins, tentent de l’être auprès du grand public).
Cette continuité intergénérationnelle est capitale. Elle offre aux jeunes filles non seulement des idoles à admirer, mais aussi des trajectoires crédibles à suivre. En 2024, selon une enquête de Women in football, 68 % des filles âgées de 12 à 17 ans identifient une joueuse ou ex-joueuse anglaise comme modèle personnel. Un chiffre qui en dit long sur l’ancrage de ces figures dans la culture populaire.
Un vecteur de lutte sociale et de modernité
Au-delà du terrain, le football féminin anglais s’est également imposé comme un porte-voix des combats sociaux. Que ce soit sur les questions d’égalité salariale, de diversité, d’identité de genre ou d’inclusivité, les joueuses et les clubs assument un rôle politique fort.
Les Lionesses ont été parmi les premières à afficher leur soutien aux mouvements LGBTQ+, contrairement aux Bleues par exemple. Plusieurs cadres de l’équipe, comme Beth Mead, Lucy Bronze ou Jess Carter, ont évoqué publiquement leur sexualité, sans que cela ne devienne une affaire. En Women’s super league, selon l’association Stonewall, plus d’un tiers des joueuses se déclarent ouvertement LGBTQ+, dans un environnement perçu comme bienveillant et sûr.
Les clubs participent eux aussi à cette dynamique. Arsenal, Chelsea ou Brighton organisent régulièrement des campagnes de sensibilisation, des matches Rainbow laces ou des actions éducatives contre le racisme et les discriminations. Lors de la Journée internationale des droits des femmes 2024, Manchester City a offert une journée d’immersion à des jeunes filles issues de quartiers défavorisés dans ses installations d’Etihad Campus.
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Le football féminin est également mobilisé sur les questions d’égalité salariale et de santé mentale. Plusieurs joueuses ont témoigné de leurs difficultés personnelles : blessures, dépression, anxiété dans des documentaires ou tribunes. En 2023, Fran Kirby a publié une lettre ouverte sur le Player’s Tribune racontant son parcours de convalescence et les pressions mentales subies par les sportives. La tribune a été partagée plus de deux millions de fois sur Twitter et Instagram.
Le succès sportif s’accompagne aussi d’un succès populaire insolent. Selon l’UEFA, un fan actuel du football féminin britannique sur deux l’a découvert après la victoire lors de l’Euro 2022. Il se sert aussi du numérique pour donner encore plus d’ampleur au championnat. Chelsea WFC compte plus de 300 000 abonnés sur TikTok et ses vidéos obtiennent des chiffres vertigineux, plusieurs millions de vues par mois. En WSL, le chiffre des vues avoisine les 147 millions de vues, soit + 58 % sur un an. Cette proximité, ce ton sincère et ce refus du politiquement correct font du football féminin anglais bien plus qu’un spectacle. C’est un mouvement social, un miroir des mutations de la société britannique. En cela, il dépasse même parfois les ambitions du football masculin.
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