« Le footballeur professionnel n’a pas le droit de se plaindre ». C’est ainsi que Robert Pirès, footballeur français et ex-international, introduisait le reportage « Silence, je tombe… ». D’après une idée originale de Damien Perquis, les journalistes de beIN SPORTS France Julien Grès et John Ferreira ont réalisé ce documentaire phare sur la dépression dans le football de haut niveau. Dans ce reportage, quatre joueurs, Robert Pirès, Patrick Guillou, Damien Perquis et Yoan Cardinale reviennent sur la dépression qu’ils ont vécu pendant leur carrière.

La dépression est taboue, en viendra-t-on tous à bout ?
Comme Julien Grès nous le confie, bon nombre d’entre nous savions que la dépression dans le football existait. Quelques rumeurs de couloir ont toujours fait état de la santé mentale de certains joueurs. La FIFpro, syndicat des footballeurs professionnels, indique qu’un tiers des footballeurs souffre de troubles anxieux ou dépressif. À titre de comparaison, 17 % des français connaîtront de tels symptômes au cours de leur vie. Toutefois, bien que la dépression soit taboue, les témoignages récents de stars du ballon rond contribuent à libérer la parole.
De Jesse Lingard à Raphaël Varane, en passant par Íñigo Martínez et Gregory van der Wiel, elle concerne tous les joueurs. « Ça pouvait venir de n’importe qui. À cause de n’importe quoi. Ça peut surgir à tout moment d’une carrière » insiste Julien Grès. Avant de compléter : « le message (à travers le documentaire), c’est que la dépression peut toucher tout le monde, venir à n’importe quel âge et peu importe la réussite qu’on a pu avoir dans notre carrière ». Des paroles sages, qui ont trouvé de l’écho aussi bien chez les supporters, dans les vestiaires, ou bien auprès des non-initiés. Car si la dépression chez les footballeurs peut être un sujet de niche, la santé mentale est l’affaire de tous. Ce sujet touche toute la population. Par conséquent, voir des modèles, des célébrités en parler ne peut qu’être bénéfique dans le cadre d’un élargissement du sujet dans le domaine public.
La dépression, synonyme de mise au ban ?
Dans ce reportage, Cécile Traverse, docteure d’université, enseignante en psychologie du sport et intervenante en préparation mentale, pointe du doigt un des problèmes principaux du football vis-à-vis de la santé mentale : « on ne leur donne pas le droit d’aller mal, on ne leur donne pas le droit de s’exprimer sur leur mal-être. Ils ont complètement assimilé cette règle du jeu ». Ce manque de considération s’explique en partie par les valeurs portées par le football, comme la vigueur et la puissance. Une préparatrice mentale qualifie le milieu du football de macho, et nous confie « pour les joueurs, les entraîneurs, les clubs, travailler sur le mental signifie qu’on est forcément faible ».
Quand tu es dans la noirceur, tu as toujours cette idée, cette volonté d’aller encore plus loin, de tomber encore plus bas. Cette voix qui te dit, vas-y, vas-y, va voir.
Patrick Guillou, dans « Silence, je tombe… », réalisé par beIN SPORTS France
Un sport où la démonstration de force est coutume, ne laisse pas la place aux faiblesses. Et encore moins à la souffrance. Parler de ses faiblesse est non seulement un signe de défaillance, mais aussi de fragilité, voire d’impuissance. Le lexique employé par les acteurs du football l’atteste. « Jouer comme un homme » par exemple, « ne pas être une mauviette »… La « virilité » prime d’un côté, la souffrance est réprimée de l’autre. Faire état de ses émotions négatives est perçu comme un déficit de confiance. Caroline Fanciullo, psychologue au pôle espoir d’Aix-en-Provence, nous le confirme : « Dans un cadre où la compétitivité est omniprésente, les calculs sont rapides et les émotions passent à la trappe. Aucun risque n’est pris et cela n’aide en rien à libérer cette parole ».
À LIRE – Caroline Fanciullo, psychologue et investit face au tabou de la santé mentale
D’ailleurs, les supporters aussi ont leur part de responsabilité. Un joueur en manque de confiance est dévalorisé. Finalement, pour beaucoup d’entre eux, n’a plus sa place dans l’effectif. « Sa santé mentale n’est pas leur problème » finit-elle. Julien Grès corrobore ce constat. Il nous évoque le refus de joueurs, inquiet à l’idée d’exposer leur dépression. À la sortie de leur travail, certains retours sont stupéfiants : « des agents disaient que les joueurs ne trouveraient pas de nouveau club. La crainte de perdre sa place dans l’équipe existe, être jugé trop faible par l’entraîneur et pas à la hauteur »…
« Je pense que le courage, c’est être capable d’en parler »
Si la fin de carrière est décrite comme une petite mort dans le monde des footballeurs professionnels, assumer une dépression s’apparenterait à une mort violente et brutale. Rarement avouée ou souvent à demi-mot, les qualificatifs minimisent son impact et sa présence. Les symptômes de la dépression sont évoqués, pudiquement, comme « un manque d’envie » ou « une perte de goût ». Généralement, lorsque la pratique du football n’est plus possible, à cause d’une blessure, d’un Covid ou d’une fin de carrière, les joueurs se retrouvent démunis. Pour Samuel Allegro, ancien footballeur professionnel et aujourd’hui chargé d’accompagner les footballeurs en cours de reconversion pour le compte de l’UNFP, les joueurs n’anticipent pas leur fin de carrière. Un échange réalisé auprès de Fausse Touche nous apprend que bon nombre d’entre eux ne pensent rien savoir faire à part du football.
Poser des mots sur ce mal n’est donc pas une mince affaire. À travers ce reportage, au fil de notre dossier ou à chacune de leurs sorties dans la presse, les joueurs font fi des pressions de notre société. Le tout pour livrer cette douloureuse expérience. Julien Grès s’estime reconnaissant et assure que l’équipe a tout mis en œuvre pour restituer un projet à la hauteur de la confiance accordée. « Ces joueurs nous ont confié des émotions, des moments importants de leur vie. Il fallait bâtir un sujet fidèle, sans dénaturer leurs propos. Chacun devait être fier du résultat ».
À LIRE – Notre entretien avec Julien Grès
Dans les mois et les années à venir, d’autres se découvriront. Cet été, c’était Dele Alli. L’hiver prochain, un nouveau nom dévoilera son expérience. Et le meilleur remède face à cette maladie, c’est de les croire et de les encourager. Garder les émotions négatives pour soi, c’est risquer de voir ses performances s’effondrer. La vraie force, c’est d’en parler. Les psychologues et préparateurs mentaux sont unanimes, et le journaliste de beIN les rejoint. « Je pense que le courage, c’est être capable d’en parler. Aujourd’hui, tous m’ont dit que si c’était à refaire, ils le referaient ».
3 commentaires
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