À l’OL, si le loup a pu rentrer dans cette bergerie, c’est bien parce qu’on lui a permis de le faire. Des actionnaires principaux (IDG et Pathé) à Michele Kang aux autres suiveurs et supporters, un enchaînement de manque de méfiance et de responsabilités semble largement avoir autorisé Textor non seulement à entrer en activité, mais aussi et surtout à tenter de finaliser son gigantesque mouvement de siphonnage de l’Olympique lyonnais, mouvement qui a bien failli se concrétiser si certains garde-fou n’avaient pas été mis en place.

OL

Le premier niveau de l’engrenage semble être la pression appliquée au président historique Jean-Michel Aulas par IDG et Pathé. Actionnaires historiques, argentiers ayant assisté fidèlement l’ascension du club vers les sommets nationaux et un statut de cador européen dans les années 2000-2010, les deux géants se sont transformés, dans les dernières années du boss, en agents d’influence pressants, voire toxiques. Les raisons ? Une baisse des résultats sportifs et les besoins croissants en liquidités du club du fait de ses nombreux investissements (le “Grand Stade” en premier lieu), qui grèvent les bilans financiers, tout en ajoutant à cette situation structurelle les pertes colossales (mais néanmoins conjoncturelles) du Covid-19, qui semblent avoir définitivement décidé les deux associés.

Si les velléités de se retirer pour éviter des pertes plus conséquentes sont parfaitement compréhensibles d’un point de vue du fonctionnement et de la gestion d’une entreprise et/ou d’un groupe, c’est bien ici la manière dont ce retrait a été conduit et orchestré qui pose problème. Désireux de se séparer le plus vite possible des actions, les deux historiques ont très mal interprété la rupture des négociations avec la famille Gillett et leur représentant Foster, qui avait présenté une offre de 600M€, supérieure à celle… de John Textor.

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Pourtant, ce sont les garanties financières et le modèle présentés par l’homme d’affaires de 45 ans qui n’ont pas séduit Jean-Michel Aulas. Ayant connu des passages multiples aux fortunes diverses (notamment à Liverpool entre 2007 et 2010, correspondant à une période de passage à vide pour le club de la Mersey) dans le sport roi, dont de nombreux se sont conclus par des procès, la famille Gillett ne semblait pas de plus un modèle de stabilité pour reprendre une institution qui a brillé par sa solidité.

Enfin, détenteur d’une fortune d’environ 700 millions de dollars largement héritée de son père, Foster Gillett semblait en théorie en mesure de concrétiser cette offre de 600M€. Il semblait néanmoins curieux de voir le magnat investir la quasi-totalité de ses économies dans l’opération. Les interrogations tournaient donc également autour du soutien financier du reste du groupe d’investissement, ou d’un soutien extérieur permettant non seulement de racheter le club, mais aussi et surtout d’investir afin de lui permettre de poursuivre et finaliser son plan de structuration, faisant de l’Olympique Lyonnais un poids lourd national et européen totalement pérenne.

En l’absence de certitudes sur ces deux derniers points, Jean-Michel Aulas a tourné le dos à ce premier homme d’affaires américain, mais ses deux “soutiens” historiques se sont chargés de lui en présenter un autre.

Mécontents du refus d’une offre idéale par rapport à la situation du club (possédant des actifs propres mais plombé par une dette importante, néanmoins remboursable notamment par ces mêmes actifs (au moment de la vente du club)), IDG et Pathé ont vu l’approche de John Textor comme une aubaine pour se débarrasser rapidement d’un investissement désormais gênant. Se présentant comme “passionné de sport et de football”, déjà propriétaire des clubs de Molenbeek et Botafogo ainsi qu’actionnaire minoritaire de Crystal Palace (à hauteur de 40 %), le fantasque texan, son offre d’environ 500M€ et le soutien du fonds d’investissement Ares Management ont séduit IDG et Pathé. Ils ont dès lors appliqué une pression insoutenable pour Jean-Michel Aulas, en position de faiblesse dans le rapport de force (la combinaison des actions des deux entités représentaient une part plus que majoritaire, rendant donc les deux actionnaires également majoritaires dans la prise de décision).

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“Rassuré” par la vision sportive de l’américain et par la manne représentée par le soutien d’Arès, le fondateur de Cegid cède finalement. John Textor rachète les parts d’IDG et de Pathé pour devenir l’actionnaire majoritaire d’OL Groupe. Si ce sont les décisions stratégiques de Jean-Michel Aulas qui ont conduit l’OL dans cette situation financière (par ailleurs maîtrisable et relativement maîtrisée), le forcing opéré par les deux principaux actionnaires a conduit à la conclusion d’une opération trop prématurée et dénuée d’étude approfondie sur le profil du nouvel acquéreur. La “simple” garantie du fonds Arès a suffit pour voir les actionnaires céder leurs parts.

C’est ici que le bas blesse : au-delà d’une volonté de retour sur investissement, les deux actionnaires majoritaires n’ont eu aucune autre volonté que le profit. L’avenir du club qu’ils ont pourtant largement contribué à construire ne leur importait désormais plus. Tant que le loup payait assez pour entrer, il pouvait décimer l’entièreté de la bergerie s’il le souhaitait.

Si sa position, nous l’avons dit, était minoritaire face à celle d’IDG et Pathé, Jean-Michel Aulas conservait néanmoins son expérience, son prestige, et des parts conséquentes de SON OL. Sa situation ne permettant pas d’opposition stricte à la vente, il n’a pu empêcher celle-ci si IDG et Pathé le voulaient. Si de nombreux supporters et/ou suiveurs du club ont pu lui reprocher la vente du club à John Textor, il n’a pas réellement eu d’impact sur celle-ci, puisqu’il ne fut pas le décisionnaire final, comme il a pu l’être lors du refus de conclure un accord avec la famille Gillett. Le président historique ne semble pas néanmoins être dénué de toutes responsabilités.

S’il a toujours œuvré pour faire grandir le club, construisant un véritable empire et dotant le club d’infrastructures et d’actifs lui permettant de générer ses propres revenus afin de pérenniser son modèle, les dernières années de son règne ont néanmoins été marquées par la perte d’un cap clair, alors que le club se situait dans une phase transitionnelle. L’ère de Gerland et des septs titres consécutifs en Ligue 1 achevée mais l’ère du Groupama Stadium pas encore entamée à 100% puisque son remboursement handicape encore les finances du club, l’OL se situe à partir de fin 2015 (et se situe encore) dans une période de flou financier qui nécessite une attention toute particulière pour éviter de basculer dans un cercle vicieux déficitaire.

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Seulement, après avoir bâti un géant et régné sur le royaume de France du football pendant presque une décennie, le seigneur Aulas n’entendait pas rester loin du succès très longtemps. Le PSG de QSI, l’OM de Franck McCourt, les investisseurs russes de l’AS Monaco ou même le LOSC d’Olivier Létang et le Stade Rennais de François Henri Pinault sont seulement, depuis environ une décennie (sans évoquer les cas particuliers à chaque club) des concurrents sportifs, mais aussi et surtout financiers, capables de s’aligner sur les profils et les sommes que cible l’OL. Les contraintes budgétaires ne sont néanmoins plus les mêmes pour le géant du Rhône, et Jean-Michel Aulas a toujours essayé, depuis l’inauguration du “Grand Stade”, de répondre aux deux exigences, sportives et financières, qui ont toujours animé la gestion de son club.

La réalité est seulement toute autre, et aucun des clubs que nous venons de citer ne doit supporter des coûts structurels aussi élevés, puisqu’aucun n’a construit son propre stade. Puisqu’il ne pouvait influer de manière décisive sur la vente ou non de l’OL, il faut décortiquer l’enchaînement des évènements ayant conduits à la vente. C’est en cela qu’une part de responsabilité est imputable au plus grand des dirigeants rhodaniens. Conscient de la nécessité de revoir le modèle économique pour supporter les nouvelles dépenses demandées par les infrastructures, il n’a jamais vraiment abandonné l’idée de concurrencer frontalement le PSG version qatarie.

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En conséquence, certains mercatos onéreux aux succès divers (comme celui de l’été 2019, sûrement le plus emblématique de cette période) qu’il a fallu, encore plus qu’auparavant, compenser par le trading de joueurs formés au club ou achetés à bas prix et revendus en plus-value, dont le remplacement a souvent représenté… une moins-value en revanche. Ainsi, en n’ayant jamais véritablement tranché entre véritables années de transition pour pérenniser un modèle et permettre de reprendre pleinement la compétition économique par la suite, et un modèle basé pleinement sur les résultats sportifs pour générer des revenus (qualifications en LDC, revenus supérieurs des droits TV pour une place plus haute en L1…), Jean-Michel Aulas a vu les revenus s’amoindrir avec des résultats sportifs en baisse, tout en devant supporter des coûts plus importants.

Si les actifs très importants que comportaient déjà le club pouvait permettre d’éponger la dette au moment de la vente du club, vendre celui-ci était cependant le seul moyen pour l’OL de conserver ses actifs tout en ayant l’espoir de trouver les fonds nécessaire pour rembourser (au moins en partie) une dette qui pèse également sur les finances rhodaniennes. C’est ici que le président adulé par tous a fini par handicaper l’œuvre de sa vie. À aimer trop intensément, l’on peut finir par blesser…

Une fois acté le cataclysme John Textor, ainsi que les responsabilités partagées entre IDG/Pathé et Jean-Michel Aulas, il semble que l’un des plus gros facteurs de responsabilité soit imputable au fonds d’investissement Ares Management. Si ce dernier a posé des gages sur les actifs du club afin de sécuriser son investissement en cas de coup dur, posant de fait certains “garde-fou”, le fonds a ensuite agi comme “simple” prêteur.

Lors de la signature du pacte d’actionnaires, scellant l’opération de reprise, la puissance financière a explicitement accepté de n’avoir “aucun droit d’approbation ou de consentement […] sur toute question relative aux opérations de football de l’un des clubs possédés, y compris, sans s’y limiter, les signatures et les transferts de joueurs , l’embauche et le licenciement des managers et d’autres membres du personnel technique de tout club possédé, et les opérations de football quotidiennes” dans l’article 10.3. Ainsi, tout en sécurisant à minima la récupération d’une partie de sa mise en cas de catastrophe, Ares Management a laissé les mains complètement libres à John Textor pour la “gestion” de sa multipropriété.

C’est avec un investissement financé quasi totalement par un organisme extérieur que le texan a pu vivre sa lubie brésilienne à coup de pirouettes financières, qu’une grossière volatilité des liquidités n’a pu cacher indéfiniment. Si le fonds a réagi par la nomination de Chris’ Malon et par la pression mise sur John Textor pour obtenir sa démission, son manque d’encadrement, qui a résulté d’un manque de capacités de gouvernance, a failli coûter à l’OL son statut professionnel… et toute son histoire. Il est clair que “fonds d’investissement” est un terme équivoque: le but de ces organismes est de générer des profits à moyen/long terme.

Dans l’affaire John Textor, une entité ne doit pas être sous-estimée : les supporters. Sensibles au discours de l’américain à son arrivée au club, il semble que nous, suiveurs de l’OL, n’aient pas été assez virulents pour dénoncer la gestion de l’OL ainsi que pour alerter sur le déclassement de celui-ci. Si les résultats sportifs ne se sont (au final, après la remontée extraordinaire effectuée en 2023-2024) pas significativement dégradés, la situation financière s’est, elle, empirée rapidement. Les multiples rappels à l’ordre de la DNCG le laissaient pourtant percevoir.

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Sans appeler nécessairement à reproduire la situation qu’a vécue la Commanderie sous Jacques-Henri Eyraud, nous aurions pu, nous, suiveurs et supporters de l’Olympique Lyonnais, signifier plus fortement et surtout, plus précocement, notre mécontentement. Si d’autres entités revêtent une responsabilité bien plus large, la situation, désormais bien plus favorable, doit être un rappel de ne jamais plus sacrifier une lubie sportive au prix d’une gouvernance défaillante, et de nos valeurs.

Si la situation financière semble stabilisée, il reste primordial pour la nouvelle direction de continuer à assainir les finances du club et de poursuivre, si possible, l’amélioration des résultats sportifs entrevue lors des deux dernières saisons, pour sécuriser une manne essentielle fournie par la Coupe d’Europe. La saison 2025-2026 paraît donc sereine sur le plan des comptes, mais il est néanmoins important de signifier que l’OL doit poursuivre ses efforts à moyen terme pour laisser définitivement l’été 2025 derrière lui.

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