Troisième et dernier volet de notre mini-série à la découverte du concept de grounhopping, passion nouvelle aux yeux des sociologues et historiens. Il est difficile de trouver des textes académiques sur le sujet, bien que fleurissent dans les librairies européennes des livres contant les voyages et histoires des groundhoppers. On ne peut déterminer si l’Allemagne, grand pays de groundhopping, fut le créateur avant l’Angleterre, d’autant qu’il est parfois difficile de déterminer qui est un touriste, qui est un groundhopper et qui suit son équipe partout dans le monde.

Export et développement en Europe
En Allemagne, comme souvent, l’organisation se fait de façon très organisée. Les supporters entendent parler des mouvements des 92 et des 38 (clubs écossais), et veulent former leur propre groupe. Un premier contingent de neuf Allemands visite le Derby della Capitale entre la Roma et la Lazio, et se lance dans la création, en 1993, de la V.d. GD, soit l’acronyme de l’Association allemande des Groundhoppers. Pour l’intégrer, il faut alors avoir visité 100 stades différents, dans dix pays différents et avoir plus de seize ans.
En 2003, ces restrictions augmentent même à 300 stades dans trente pays. Soixante-quinze individus composent le groupe aujourd’hui. Pendant une dizaine d’années, un auteur allemand nommé Oliver Leisnier publiait le Groundhopping Informer, un récapitulatif des informations sur les différents stades européens, avec des détails précis sur les plus basses divisions allemandes. Cette publication est accompagnée sur le marché allemand par Europlan, ou le Football Traveller (Royaume-Uni), tout comme une grande quantité de contenu audio et vidéo sur internet.
Le reste de l’Europe a suivi, particulièrement dans les pays scandinaves, puis de l’est. Ce phénomène marque la naissance d’une importante culture de groundhopping en Pologne notamment, où les tribunes sont particulièrement prisées de ces passionnés de l’ouest européen. Les Pays-Bas ont également embrayé. D’abord chez eux, où les stades sont particulièrement accessibles avec un système ferroviaire fonctionnel et des billets à prix réduits. Puis à travers l’Europe, les qualités linguistiques des Néerlandais, tout comme celles des Scandinaves, étant une grande force.
Une explosion récente
Kevin Pogorzelski est l’auteur de Divided Cities, un livre retraçant onze derbies : Glasgow, Buenos Aires, Gênes, Liverpool… Après avoir suivi Liverpool à travers le Royaume-Uni et plusieurs villes européennes, Kevin voulait voir autre chose. Avec des amis, il a commencé à regarder les matches auxquels il pourrait assister lorsqu’il était en voyage, tout en organisant des escapades avec des amis. Il explique que « quel que soit le niveau du match, il y a toujours quelque chose à observer dans l’ambiance ». Concernant le développement récent, il est plus dubitatif quant à une explosion du nombre de groundhoppers, analysant plutôt que les réseaux sociaux ont mis en lumière cette pratique plus qu’auparavant, et donc que le nombre n’a pas drastiquement augmenté sur les trente dernières années.
Il est clair qu’internet et les réseaux sociaux sont deux facteurs importants dans le développement de la pratique. D’abord avec les forums de supporters comme European Football Weekends sur Facebook, où l’entraide est reine. Dans une moindre mesure, la prolifération d’utilisateurs de l’application Futbology, qui référence tous les matches et stades visités. Cette pratique se lie bien avec l’avènement des vidéos sur YouTube et les réseaux sociaux, qui mettent en scène ces groundhoppers visitant un maximum de stades. De la simple photo d’un parcage en ébullition, un selfie en bas de San Siro à Milan aux vidéos plus ou moins courtes, ces contenus contribuent à perpétuer le mouvement.
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À travers leurs contenus, les groundhoppers français montrent non seulement qu’ils sont bien présents au stade, mais racontent surtout, à leur façon, les histoires de clubs plus ou moins connus. Le Red Star (Saint-Ouen), Millwall, CE Europa (Barcelone), Trabzonspor… tous ces clubs moins médiatisés apparaissent dans ces contenus. Non seulement ils apportent de la lumière sur leurs histoires, mais ils peuvent également motiver ceux qui les visionnent à aller visiter ces stades.
Un autre élément important de ce développement : l’avènement du voyage low-cost. Avec une multiplication des vols intra-européens à prix réduits, il est d’autant plus simple de se déplacer en Pologne, aux Pays-Bas, au Portugal… Cela s’ajoute à la démocratisation d’internet depuis 20 ans, qui aide grandement à acheter des billets pour le stade, les transports et les logements. Bien que les memberships des clubs soient souvent une barrière, comme au Royaume-Uni, plus besoin de faire la queue à la billetterie une veille de match. L’accès au stade devient bien plus simple pour les étrangers. Il est aussi plus simple de visionner des matches de partout dans le monde.
Enfin, et les auteurs interviewés l’espèrent, l’avènement de la littérature, notamment anglo-saxonne, sur le groundhopping, a permis d’ouvrir les yeux à de nouveaux pratiquants de ce mouvement (Divided Cities, Europe United, Le Chants des Stades…).
Développement tardif du groundhopping en France
Nombreux soutiennent l’idée que le groundhopping a toujours existé en France, à travers les déplacements de supporters. La France est plus réputée que l’Espagne en ce qui concerne ces voyages, même si les autorités tentent de plus en plus de les limiter en Ligue 1. Il est donc évident que les fans de football français savent se déplacer. Romain Guibault, fondateur d’Ostadium, site qui référence les comptes rendus de supporteurs au stade à travers le monde, explique qu’il n’avait pas la connaissance du mot ni de la communauté groundhopping un an après sa « création », en 2015. Pourtant lui-même étant pratiquant.
Constat confirmé par Raphaël, fondateur du compte X @DestinationFoot, qui aide les suiveurs à se procurer des billets et propose de nombreux bons plans sur le transport. « Avant 2019, je n’avais pas conscience du mouvement groundhopping, ni d’être moi-même un groundhopper. J’ai l’impression que le mouvement en France est en train de décoller et de se structurer justement en ce moment », explique Raphaël. Killian Bertrand est un groundhopper, créateur du compte French Tifosi et auteur du livre Le Chant des Stades. Il ajoute que la création du mouvement en France n’est pas née d’un traumatisme comme en Angleterre. La culture football française se construit encore en progressivement, d’où le petit retard sur ses voisins.
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Comme souvent dans le football français, les instances rendent les choses compliquées. Contrairement à la Premier League ou la Bundesliga, la programmation et le calendrier des matches peuvent varier jusqu’à quelques jours avant le coup d’envoi. Cela complique grandement l’organisation en amont. Dans les divisions inférieures, les manifestations du Red Star contre les matches du lundi soir en National 1 illustrent bien la difficulté pour une personne vivant hors d’Île-de-France de venir voir un match à Bauer. Seul point « rassurant » : l’Espagne est dans la même situation, rendant l’expérience groundhopping d’autant plus difficile à organiser.
L’expérience groundhopping chez les voisins
L’Angleterre est le point de départ de nombreuses expériences de groundhoppers français. La liste d’attente est longue pour avoir accès aux plus grands stades des îles britanniques, que ce soit l’Emirates Stadium, Anfield, Old Trafford ou encore Stamford Bridge. Plus généralement, il est assez difficile d’avoir des billets, surtout sans membership.
Une surprise pour certains, puisque le public britannique est majoritairement à réaction. Il lance quelques chants au fil de la rencontre, mais se retrouve surtout ensemble lors des buts. En revanche, il est difficile de battre ce pays de football en termes d’implication de toute une ville dans son club, encore plus lors de derbys dans une même ville, comme à Liverpool. Un moment que partagent un grand-père et son petit-fils, allant soutenir ensemble le même club pendant des décennies. Ce sentiment se retrouve d’autant plus dans les divisions inférieures, où des milliers de personnes se rassemblent chaque weekend pour soutenir leur club local.
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Ailleurs, on peut trouver des similarités entre des pays. Kevin Pogorzelski explique que l’avant match gastronomique en Argentine – les sandwichs Choripáns notamment – permet un rapprochement des ambiances familiales avec l’Uruguay, ces deux pays étant assez différents de l’ambiance plus carnavalesque au Brésil. Les Pays-Bas et la Belgique se ressemblent en ce qui concerne l’ambiance techno, la culture de la boisson et les chants entraînants au fil du match, avec de nombreuses tribunes debout, tout comme en Allemagne. En revanche, l’Italie se distingue non seulement comme les fondateurs des mouvements ultras, mais dans cette lignée, par leur supportérisme très actif, avec des tifos et nombreux éléments pyrotechniques. Modèle particulièrement suivi par les pays nordiques, notamment en Suède et au Danemark.
Auteur de Europe United, un livre retraçant son aventure d’une saison où il a vu un match de première division dans chacune des 55 fédérations UEFA, Matt Walker a une grande expérience de ces voyages à l’international. Coutumier des ambiances d’Amérique latine et d’Afrique, il témoigne de certaines différences clés entre ces régions. D’un côté, l’Europe de l’ouest est plus calme et réservée, car les tickets sont plus chers et qu’il y a une plus grande présence de femmes et d’enfants. De l’autre, l’est est plus bruyant et véhément au niveau pyrotechnique, mais il est plus rare de voir des supporters des clubs visiteurs, souvent de façon culturelle, comme en Espagne, mais également lié aux interdictions gouvernementales ou locales.
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« Il n’y avait qu’un supporter d’Ananyaspor pour voir leur retournement de situation contre Trabzonspor, quand ils perdaient 3-0 avant de gagner 4-3, » explique Matt. Il ajoute que lors de la Coupe d’Afrique des nations, il n’était pas rare de voir des milliers de fans arriver en retard, voire la mi-temps. « Ceci est en partie due à une faible culture d’aller au stade dans de nombreux pays africains, analyse Matt. Ou ils ne se donnent pas assez de temps pour aller au stade et passer les très nombreux points de sécurité. » Il est en revanche d’accord avec les autres invités sur l’expérience extraordinaire en Argentine, notamment à Buenos Aires, avec les supporters qui chantent tout au long du match.
Groundhopping : la recette parfaite
Un week-end de groundhopping réussi est un week-end de groundhopping anticipé. Les plus expérimentés démarrent leurs calendriers plusieurs mois avant le match, voire planifient toute leur saison dès la fin de la précédente. Sélection des matches intéressant, choix des week-ends et disponibilités, avant de passer aux détails de l’organisation : billets de match, transport, logement… Killian Bertrand suggère de porter son attention sur les clubs avec une histoire marquée, bien ancrée dans son environnement.
Pour Samos TV, créateur de contenu sur YouTube autour du groundhopping, qui réalise des sujets surtout tournés sur les histoires des supporters et des clubs, il est important de choisir des clubs et des stades qui ont quelque chose à raconter. Bien que motivé par le rendu de la vidéo finale, il est très au fait du mouvement ultra, et n’hésite pas à les mettre en avant dans ses documentaires. « J’aime aller à la découverte de tous types de stade, des plus petits comme Millwall, aux plus grands comme le Nou Camp de Barcelone, » ajoute-il. À travers ses voyages, il veut aller à la rencontre des locaux et comprendre l’identité locale.
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Nicolas, créateur de l’agence de voyage footballistique Fan Kultur et groundhopper très expérimenté, explique qu’il ne voit tout simplement pas l’intérêt d’aller voir une mi-temps d’un match, partir et aller voir une deuxième période ailleurs, tout simplement pour ajouter des stades sur son compte Futbology. Il est plutôt de l’avis de découvrir les bons restaurants, les coins agréables de la ville et de s’imprégner pleinement de l’ambiance autour du stade. Chose qu’il propose en point central de sa Fan experience lors des voyages organisés par son agence.
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La démocratisation des articles, vidéos, podcasts et livres sur le sujet va permettre de toucher de plus en plus de non-initiés. Le groundhopping est ouvert à tous, alors il est possible de démarrer avec des derbies locaux en Île-de-France ou dans la Creuse, tout comme des rencontres en Italie, Allemagne ou Angleterre.
Néanmoins, le groundhopping peut être très codifié. Certaines pratiques sont à privilégier, du choix des places à prendre (plutôt en tribune latérale, sauf invitation) au comportement à adopter. Idéalement, le téléphone est à proscrire en tribunes, surtout si l’objectif est de compléter sa quête de stades sur Futbology, sans pour autant manquer de profiter de l’expérience et en apprendre plus sur les clubs.
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