Près d’un demi-milliard d’euros ont été investis par le nouveau propriétaire de Chelsea depuis son arrivée, il y a un an et demi. Un gouffre économique. Durant ce laps de temps, l’équipe successivement entraînée par Graham Potter et Franck Lampard n’a pas fait mieux qu’un quart de finale en Europe, et une piètre 12ᵉ place en Premier League (encore en cours). L’exemple londonien est-il symptomatique d’un football qui ne fonctionne plus que par la sortie automatique du chéquier plutôt que par la construction d’un plan sur le long terme ? Cet échec précoce amorce-t-il la chute d’un modèle économique ?

Bulle spéculative : quel avenir pour ce modèle ?
Quand est-ce que l’alerte va sonner ? Quand est-ce que les fans, les institutions, les clubs vont-ils promouvoir un modèle économico-sportif plus sain ? A la manière de la bulle spéculative immobilière qui a causé la crise des subprimes, le football semble parvenir dans la phase la plus radicale du football business : que ce soit à travers les transferts ou les droits télévisuels. Le tout sans réelle logique ou pertinence. En sortie de covid, le groupe Mediapro proposait 1 milliard d’euros de droits de diffusion par an sur 3 ans pour la Ligue 1, avant de s’effondrer.
Le contrat sera renégocié à 600 millions d’euros par ses successeurs. Paradoxalement, les projets les plus surprenants, les plus efficaces sont ceux qui prônent une pertinence. Dans les grands championnats européens, les grands leaders habituels ont vu leurs plans contrecarrés et leur hégémonie contestée par des outsiders bien plus terre à terre. Ces clubs se voient récompenser par leur continuité tactique, idéologique, stratégique (des transferts à moindre coût, des joueurs dérobés en fin de contrat).
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Un effondrement des top clubs les moins bien structurés sur le temps long est-il envisageable ? Pensons aux dettes colossales du FC Barcelone et des clubs espagnols. En effet, ces cadors investissent à tour de bras, par centaines de millions, construisent des équipes de rêves, comme un fan pourrait le faire sur sa console, sans vraiment de cohérence. Sans trop de surprises, ces équipes aux valeurs inestimables ne performent pas autant qu’elles ne le devraient. C’est le cas du PSG et de ses sempiternels échecs. On assiste à un manque d’imagination de la part des exécutifs : pendant que le Real puise intelligemment dans le plus grand réservoir footballistique du monde qu’est le Brésil, pour faire de Vinicius et de Rodrygo des stars, les top clubs vont jeter des millions d’euros sur des inconnus pour deux fois plus cher. Et ce, alors que le Real n’a jamais été un modèle économique.
Un effet pervers sur les jeunes
Cette nouvelle manie, lubie, a ouvert dans le football une nouvelle boîte de Pandore. Les clubs sont désormais à l’affût des “futurs Neymar”, “prochain Van Dijk”, “nouveau Modric”. Par conséquent, ils achètent de petites pépites, avec peu de référence, pour de nouvelles sommes ubuesques. Les clubs ont cette volonté de “sécuriser”. Encore plus qu’avant, les jeunes sont des investissements, voire même des paris. C’est cette dimension qui a fait basculer le football dans un nouveau paradigme.
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Est-ce acceptable qu’un nouveau palier soit franchi dans le montant des dépenses, au regard des situations économiques de chacun de ces pays ? Joao Felix, malgré une seule et unique très grosse saison dans un championnat portugais en-deçà des autres, est acheté 120 millions par l’Atlético, à 19 ans. Enzo Fernandez, qui a fait beaucoup de mal à nos Bleus pendant la Coupe du Monde, est vendu à Chelsea pour 125 millions, après une première demi-saison en Europe, à 21 ans. Il a même menacé d’arrêter le football et de rentrer en Argentine si le transfert ne se faisait pas.
Que devient le football, sont-ce les valeurs que nous souhaitons véhiculer ? Une dérive qui a parfois eu pour compétence de stopper nette l’ascension de petit “prodige”, lancés trop tôt dans la fosse aux lions, tout au fond d’un banc de touche composé de stars, enchaînant les prêts dans toute l’Europe. Il y a une décennie, il existait des bases pour tout novice à qui on expliquait où sont les plus grands joueurs : on va voir les jeunes espoirs dans les grandes villes (Paris, Rio), le Bayern et la Juventus dévalisaient leur championnat pour attraper tous les cracks.
Eloge de l’individualité
A force de faire la course à qui “aura le plus grand crack”, on en oublie de bâtir une équipe, une identité, un noyau footballistique qui sera capable de mener une équipe au titre, à de grands résultats. Où est Monaco qui part en demi-finales de Ligue des Champions, l’Ajax qui sort une épopée monstrueuse et qui était proche de foncer en finale il y a 4 ans. Le collectif, essence même du football, est dissout par la présence devenue prégnante des individualités.
Les péripéties hebdomadaires de Mbappé au PSG en sont la caricature. Peut-on recréer du commun dans ce sport qui s’individualise de plus en plus avec la course au ballon d’or (Mbappé qui cherche, sans cesse, le hero ball tout en réclamant les meilleurs éléments de la planète autour de lui), les records de salaires (Messi est pressenti du côté d’Al-Ahli pour gagner 200 millions par an pour reprendre sa compétition salariale avec Ronaldo sauf que maintenant, ce n’est plus une simple guerre d’égo entre deux grands joueurs dans deux grands clubs espagnols mais entre deux joueurs de plus de 34 ans qui doivent servir de vitrine à un pays dictatorial qui ne laisse aucun droit aux femmes et aux homosexuels) ? L’individualisme sportif prend une dimension économique, et outrepasse les limites de la morale, à nouveau. L’argent au détriment des droits humains.
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Naples, Lens, Leicester vont-ils redevenir des modèles communs ou alors vivons-nous nos deux, trois, quatre, cinq dernières exceptions avant que la Super League devienne la norme et que l’on perde définitivement le fil de ce qui fait la beauté de ce sport ? Le partage, l’inattendu, la surprise – N’Golo Kanté, un joueur de Caen qui devient le meilleur 6 du monde. Ce football-là aura-t-il la capacité de renaître ? Nous l’espérons car il est nécessaire que le sport du peuple ne connaisse pas la fin tragique qui s’annonce. Ces sommes démentielles sont d’ailleurs alimentées par un récent facteur X, bien connu de toutes les sphères, sportives, et même au-delà.
Le rôle du soft-power américain
Ces dix dernières années, Apple a investi 250 millions de dollars par an sur les droits TV de la MLS (Major League Soccer, championnat domestique américain) dans le monde. C’est le plus gros contrat jamais signé par cette ligue, encore mineure à l’heure actuelle. Une énième de la volonté de la part des États-Unis d’étendre un peu plus sa domination en devenant une place majeure au sein du sport le plus pratiqué au monde. Cependant, le propos est toutefois à mesurer car Apple se serait réservé un droit de retrait en cas d’échec (si le nombre d’abonnés n’était pas assez élevé et ironiquement, ils ne font pas les efforts marketing pour que cela fonctionne). La preuve que les américains sont lucides et plus que rodés dans l’exercice, contrairement à Mediapro cité plus haut.
À l’image de la Formule 1, on voit une exportation du marché européen vers le marché américain (et asiatique) : les horaires sont de plus en plus outrancières, le vendredi soir à 18h30, le lundi, les weekends à 16h. Les plus grands aficionados du football sont évincés et assistent les bras ballants à la dénaturalisation d’un sport pour convenir au marché le plus porteur au monde, au plus grand des capital. Un schéma accentué par une mise en concurrence avec la Chine – qui a aussi investi des milliards pour accueillir une CDM et former de futures stars. Le football a toujours été un outil politique mais peut-être, plus que jamais, le plus gros élément de soft power sur la planète avec la musique (Beyoncé aux Nations Unies, la finale des superbowls, les plateformes de streaming).
L’Equipe : le développement économique du football en MLS
L’exportation du marché européen vers le marché américain a aussi été amorcée par la séduction des légendes du football occidental, dans l’optique de rayonner et devenir compétitif. Citons Beckham et Henry en précurseurs, David Villa, Kaka, Pirlo, Zlatan Ibrahimovic, Blaise Matuidi, ou Gareth Bale. Un prétexte, l’étape une d’un projet bien plus ambitieux, celui de la formation. Une politique grandiloquente de formation par les académies a été mise en place. Un peu plus de 10 ans plus tard, les premiers résultats sont flagrants. Le Vieux Continent voit affluer massivement de jeunes américains depuis quelques années. Les scouts européens rapportent désormais chaque saison dans leurs valises des pousses pleines de promesses, que ce soit au sein des grands clubs que dans ceux sans moyens démesurés. Depuis quelques années, ce raz-de-marée a ouvert un nouveau marché, à la fois pertinent d’un point de vue sportif, et faste d’un aspect économique.
Quand le marché américain affole les recruteurs : qui sont ces futurs « valuable players »
Des joueurs tels que Alphonso Davies (un des meilleurs défenseurs gauche de sa génération, formé en ailier), Weston McKennie (auteur d’une saison complète assez correcte à la Juve puis d’un prêt assez correct à Leeds) ou Giovanni Reyna (contrats et préocité records) ont fait trembler les supporters médias et clubs européens tandis que Taylor Adams, Antonee Robinson, Brenden Aaronson ou encore Chris Richards font le bonheur de leurs clubs respectifs. Un focus succinct peut être fait sur Ricardo Pepi, arrivé à 18 ans en Allemagne, auteur d’une excellente première saison à Groningen en prêt (28 matches d’Eredivisie, 12 buts et 3 passes décisives, dans un club pourtant relégué). Le travail minutieux de Salzbourg et de sa filiale new-yorkaise est aussi à citer, tant l’intelligence de leur recrutement est à souligner…
Finalement, toutes ces manœuvres n’ont jamais rien eu d’un hasard. Elles ont servi à préparer le terrain, la grandeur des Etats-Unis dans le monde du football, en vue de la prochaine Coupe du monde, en 2026, qu’ils accueilleront (avec le Mexique et le Canada) : un projet tentaculaire sur le point d’aboutir. Le point d’orgue, d’ici le début de cette compétition, sera l’arrivée potentielle, si ce n’est probable, de Lionel Messi à l’Inter Miami, le club possédé par… David Beckham. Comme une impression que notre football tourne en rond.
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