La Coupe du Monde 2022 se tiendra au Qatar, en décembre, en plein milieu de la saison. Une attribution qui interroge, sur la viabilité environnementale et sanitaire d’un tel événement. Quid de l’impact carbone des transports, de la durabilité des constructions réalisées ou encore de la santé des joueurs. Fausse Touche s’est entretenu avec Jean-Baptiste Guégan, spécialiste de la géopolitique du sport, à propos des enjeux environnementaux et politiques d’un tel événement, de sa perception par les habitants du Qatar.

Nous avons détaillé l’implication environnementale de cette organisation dans un article précédent.

Est-il possible pour vous de détailler un peu comment s’articule les objectifs du Qatar avec cette étiquette écologique ?

Les seules conditions écologiques qui existaient ont été posées par le CIO dans le cadre de l’agenda 2020 (la Coupe du monde au Qatar avait été déterminée duc ans auparavant). La FIFA n’a jamais considéré ça comme un sujet (au moment de l’attribution, ndlr). Jusqu’au moment où on leur a rappelé qu’il faisait chaud en été au Qatar. Donc ils ont mis en place un système, tout en sachant qu’ils seraient attaqués par les ONG sur la durabilité du projet. Clairement ce n’était pas leur préoccupation.

Progressivement, ils s’en sont rendus compte. Tout d’abord ils ont mis en place une stratégie de compensation carbone, pour rendre l’événement neutre, mais les mécanismes de compensation sont assez flous : planter des arbres, enfouir les déchets carbone. Ensuite se posait la question de l’accueil. Des sportifs, des spectateurs. Tous les procédés climatiques sont dépendants du solaire, avec un minimum de consommation d’électricité, si tant est que ça soit possible.

Après, organiser une Coupe du monde à l’autre bout du monde, dans un État où les températures atteignent entre 22 et 28 degrés en décembre… Ce n’est pas rationnel. Ça sera un événement écologiquement préjudiciable. Mais comme il y en a eu, comme il y en aura.
Le Qatar a essayé de faire simplement ce qu’ont fait les autres, c’est à dire un peu de greenwashing, un peu de travail sur le truc. L’événement doit être réussi car ils jouent aussi leur stabilité économique, alors ils n’ont pas intérêt à décevoir.

Il y a des stratégies mises en place qui au départ ressemblaient à du greenwashing et qui s’avèrent être un tout petit peu plus responsables et respectueuses de l’environnement depuis quelques années. Mais la nature même de l’événement fera que écologiquement ce n’est pas raisonnable de déplacer des centaines de milliers de personnes pour 15 jours.

A l’heure actuelle, quels sont les gains pour le Qatar en organisant cette CDM ?

Cette CDM c’est le climax, l’apothéose d’une stratégie lancée Hamad Al Thani, le père de l’actuel émir. Stratégie prolongée par son fils au milieu des années 2010, lorsqu’il lui a confié le pouvoir. Décernée en 2010, son déroulement en 2022 cette année parachève une stratégie de visibilité par le sport qui permet au Qatar de faire plusieurs choses :

Se sécuriser par rapport à sa situation géographique.

C’est-à-dire éviter d’être menacé. Un État visible est un État qui est connu et personne n’attaque un État connu. Comme a pu être attaqué le Koweït en 1990 et 1991 dans le cadre de la guerre du Golfe. Là, on te protège, parce qu’on en a une image positive. C’est pour ça que le Qatar a investi dans le sport. Pour véhiculer cette image très positive. Ton premier objectif est de sécurisé l’indépendance du royaume.
Ça reste un État conservateur, wahhabite. Une forme de wahhabisme en tout cas. Ce n’est pas un pays est gay-friendly par exemple. Tout en étant plus ouvert que l’Arabie Saoudite.

En sécurisant l’indépendance du royaume, tu sécurises la présence de la dynastie Al Thani au pouvoir.

C’est la finalité politique. La finalité géopolitique c’est montrer qu’on existe, que tu peux être plus qu’un petit pays, que tout le monde est capable de te situer. Grâce le football, tout le monde sait où se situe le Qatar. Il y a 20 ans, personne n’avait ne serait-ce une idée de ce que pouvait ressembler Doha. 30 ans en arrière, c’était un acteur qui n’aurait pas pu peser dans les affaires du monde et qui a fortiori peut le faire aujourd’hui. Il y a un enjeu de visibilité et c’est une manière de montrer ce que sont les puissances régionales issue du Golfe, ces puissances rentières et gazières , c’est le cas du Qatar.

Finalement se pose l’enjeu économique.

D’ici peu, en conséquence de la (sur)exploitation des ressources, la rente énergétique va s’arrêter. Il va falloir préserver la dynastie au pouvoir, le mode de vie des qatariens. Aujourd’hui les qatariens sont le premier État au monde en terme de revenu par tête. Sur les 2 millions d’habitants, ils ne sont que 300.000 a avoir la nationalité. Ils ont le revenu par habitant le plus élevé au monde. En préservant ce classement, tu préserves la société et aussi ses dirigeants.

Le dernier enjeu est sanitaire.

Comme la population qatarienne a énormément gagné en richesse et en niveau de vie, elle a aussi énormément gagné en problème de santé. On parle d’obésité, d’une sédentarité et ça ça coûte cher. Le rôle du sport a pour objectif de changer cette donne, c’est dans leur programme Vision 2030. L’idée vise à inspirer les qatariens pour qu’ils fassent du sport. Plus on fait du sport sur le sol qatarien, plus les gens auront envie d’en faire, auront les infrastructures pour le faire.

Sur quels leviers s’appuient le Qatar pour y parvenir ?

Comment tu prépares l’avenir, comment tu fais du Qatar autre chose ? Transformer une terre hostile en pleine péninsule arabique en un territoire qui peut être attractif ?

Tu as le tourisme, avec Dubaï en concurrent important régional et l’Arabie saoudite avec son programme d’aménagement de la mer rouge. C’est pour ça qu’il y a des projets culturels au Qatar, c’est pour ça qu’il y a des projets touristiques comme The Pearl. Et c’est pour ça qu’il y a des projets sportifs. Le sport sert de critère de différence, de positionnement pour le Qatar et se présente comme un endroit dans lequel on peut aller se préparer et avoir accès à un très haut niveau d’accompagnement sportif. D’où Aspetar (hôpital spécialisé dans la médecine du sport), d’où Aspire (académie de football), d’où les infrastructures développées pour la Coupe du monde.

L’objectif est de faire du Qatar l’une des puissances sportives du 21ème siècle alors qu’au départ ils n’avaient rien pour. C’est un processus qui va renforcer l’attractivité du Qatar parce que tu attires des entreprises transnationales, des touristes. Tu montres qu’il y a des choses à faire sur ton sol, donc tu attires des expats et à nouveau des touristes. Tu montres aussi que tu peux répondre aux critères internationaux les plus élevés, c’est pour ça qu’ils font très attention à la question des droits. L’enjeu est de préparer le pays, d’abord à la fin de la rente et aussi au dérèglement climatique. Ils sont en train de réfléchir à ce qu’ils peuvent faire. Là dessus, ils sont en retard. Bien que tout le monde soit en retard.

Comment la population perçoit-elle cette Coupe du monde ?

Il existe un véritable enthousiasme local de la part des qatariens, il y a une attente, une impatience.
D’abord parce que la sélection est engagée et ensuite parce que c’est ce qui anime le quotidien de la population depuis plus de 10 ans et parce qu’ils ont une équipe qui est performante . Ils sont devenus champion d’Asie en 2019, c’est une bonne petite équipe et ils peuvent prétendre au second tour.
Potentiellement, il y a aussi le fait que quand l’équipe gagne, ça profite à la dynastie, ça crée un sentiment d’appartenance, renforce l’identité nationale, ça construit et améliore le sentiment d’être qatarien, la cohésion autour de la dynastie.

Cela s’appelle le Nation building, c’est évidemment pensé. C’est un ressort sur lequel joue les institutions. « Nous sommes un jeune état » disent-ils. Le Qatar est plus jeune que la version actuelle du PSG, et fêtera d’ailleurs ses 51 ans d’existence en décembre 2022, pendant la CDM, comme un symbole.
Pour en revenir à l’accueil de cet événement, les « seuls qui en pâtissent vraiment » sont les travailleurs sur place.

Une bonne partie des joueurs professionnels sont déconnectés des enjeux éthiques. Le monde des grands joueurs de football a tendance à être très éloigné de la réalité et leur culture géopolitique a tendance à être limitée.

Un boycott de la part des acteurs majeurs du football aurait-il un sens ?

Il faut faire la distinction entre les prises de position politique, les communications, et la réalité.
Premièrement, c’est trop loin pour les footballeurs, ils ne vont pas en jouer vingt-cinq des Coupe du monde et je ne vois pas un M’Bappé finalement refuser l’invitation pour des raisons éthiques.
Pour les footballeurs, c’est simple. Ils iront. Par exemple, l’écosystème du PSG est très présent au Qatar, c’est leur actionnaire.

L’autre enjeu est que les fédérations, si elles venaient à boycotter, seraient systématiquement sanctionnées et exclues des compétitions et ça serait contreproductif.
Pour ce qui est des États, on sait que ça ne fonctionne pas. La Coupe du monde est une com’ à moindre coût. Tu envoies tes équipes donc tu as quand même les bénéfices des résultats et des retombées.
C’est facile de te positionner quand tu es la Norvège, alors que tu n’es pas qualifiée et que tu es l’un des concurrents énergétique du Qatar.

L’argumentaire d’Amnesty International dit que le boycott ne sert à rien car la seule chose que tu obtiendras est l’absence de dialogue et la tension de l’autre côté. Or l’objectif est d’amener le Qatar vers les standards internationaux du point de vue démocratique et du point de vue des droits, pas de le changer. Si au contraire tu y vas, tu participes et que tu regardes tandis que les qatariens voient le monde extérieur. La deuxième chose, c’est que ça évite les jugements hâtifs, proférés sans connaître la situation. Ils sont monnaie courante. Il faut privilégier le dialogue.

Merci à Jean-Baptiste Guégan pour sa disponibilité.


Alexandre Bonnot

Fier représentant du grand Olympique de Marseille. Je mouille ma plume avec mes larmes... Je sillonne les matches de district le dimanche midi histoire de faire passer le temps.

6 commentaires

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